Ce cours essaie de présenter l'histoire de la philosophie antique en tenant compte de la philosophie africaine. Ainsi, il s'inscrit en faux contre l'affirmation selon laquelle la philosophie serait née en Grèce.
AVANT – PROPOS
 
Voici notre cours d’histoire de la philosophie antique. Il vient après celui d’histoire de la philosophie moderne occidentale.
Nous savons qu’il y a plusieurs façons d’exposer l’histoire de la philosophie. Nous avons voulu, quant à nous, présenter l’histoire de la philosophie antique comme une dialectique et comme on présente une revue historique d’œuvres d’art[1]. Comme dialectique, notre méthode d’exposition essaiera de faire voir l’unité dans la recherche philosophique chez les Antésocratiques et chez les Postsocratiques. D’où le titre donné à notre cours, à savoir La passion de connaître et la recherche du bonheur. La passion de connaître est, pour nous, le fil conducteur pour comprendre les Antésocratiques. Ils cherchent à savoir pourquoi y a –t-il quelque chose plutôt que rien. Autrement dit, ils veulent savoir ce qui est à l’origine de ce qui est. En d’autres mots, quel est l’élément premier de tout ce qui est ? Par ailleurs, ils se posent la question de savoir entre l’Un et le Multiple, qui a le primat ? Même si Parménide et ses disciples Zénon d’Elée et Mélissos de Samos semblent être préoccupés par la problématique de l’être stable, la passion de connaître des Antésocratiques nous paraît être l’Unité ou le fil conducteur favorisant leur intelligibilité.
La recherche du bonheur est aussi le fil conducteur des Postsocratiques. Qu’est-ce à dire ? Avec la Révolution humaniste opérée par la Sophistique, avec Socrate et après lui, on ne philosophera plus totalement comme avant. A présent la problématique fondamentale Homme supplante la problématique Nature. L’homme sous ses différents contours ( moral, politique, épistémologique, social, etc. ) intéresse le philosophe. L’on cherche en dernière analyse ce qu’il faut pour être heureux. Dialectique, notre méthode, pour les Antésocratiques comme pour les Postsocratiques, fait voir comment chaque philosophe s’inscrit dans la problématique fondamentale et comment il prend position sur les positions de ses prédécesseurs. C’est un vrai champ de bataille qui se présente devant le lecteur.
Comme on présente une revue historique d’œuvres d’art, notre méthode prendra l’initiative « de faire comprendre chaque philosophie pour elle-même, en veillant à la compréhension interne du système [ ou de la pensée ] plutôt qu’à    étudier               [ seulement ] sa relation dialectique avec le sens général supposé de l’histoire »[2]. En outre, cette méthode invitera le lecteur -et cela en commençant par nous-même- à avoir la sympathie et l’esprit critique afin de se placer dans la perspective adoptée par le philosophe (ce n’est qu’une prétention légitime), « de pénétrer dans sa vision du monde »[3] ( Ce n’est qu’un idéal et parfois une illusion herméneutique. Oui, c’est un souhait. Avec Gadamer, nous savons que comprendre un auteur, c’est le comprendre autrement. Mais cet autrement doit éviter de distordre la pensée de l’auteur).
 Notre souci, dans ce second volet de notre méthode, est de contourner ce défaut herméneutique consistant à comprendre et apprécier un auteur en partant du niveau de notre connaissance actuelle. Nous savons que c’est avec toute notre âme et culture que nous nous approchons des philosophes antiques, mais nous devons nous violenter en faisant des épochès. C’est difficile, mais ce n’est pas impossible. Au lecteur de voir si nous avons gagné notre pari. Nous voulons rappeler notre lecteur que notre histoire de la philosophie antique n’est pas une histoire objective ou linéaire. Elle présuppose l’existence de deux problèmes centraux ou principaux, à savoir celui de la nature (où il y a aussi l’Hénologie, c’est-à-dire le problème de l’Un et du Multiple) et celui de l’homme.
L’attitude pouvant nous prédisposer à bien dialoguer avec les anciens consistera à nous dire personnellement que nous ne sommes pas les premiers à aborder les problèmes de la nature, de Dieu et de l’homme. Compte tenu de l’état de connaissance propre aux anciens, nous ne devons avoir que de l’admiration pour ces anciens qui ont eu le COURAGE DE PENSER autrement en faisant entendre, chacun selon ses aptitudes, sa voix. Celle-ci est encore vivante, vibrante ; voilà pourquoi l’histoire de la philosophie antique est toujours d’actualité.
A la suite de Gérard Legrand, nous optons pour le concept de « Antésocratique » afin de faire comprendre que la philosophie n’a pas commencé avec Socrate, mais avec le premier homme. Celui-ci n’est pas nécessairement un noir. Comme il fallait commencer avec un peuple ayant laissé par écrit son activité philosophique, nous avons débuté notre cours avec l’Égypte antique pour la simple raison que le premier philosophe grec selon Aristote et les autres-, à savoir Thalès de Milet, a été un élève des Egyptiens.
C’est avec notre sensibilité que nous avons lu les différents philosophes et que nous avons mis par écrit leurs pensées. Les abordant à partir d’un lieu théorique et pratique donné, nous avons conscience de l’imperfection de notre entreprise. Aux critiques de la parfaire par un autre écrit. L’honnête homme ne manquera pas de louer notre effort de mettre à la disposition de nos étudiants et de tout chercheur un outil de travail.
Nous remercions tous ceux qui nous ont permis de publier ce cours. Nous pensons particulièrement à l’Abbé Elie TENGA,Recteur du Philosophat de Kambikila et aux étudiants salésiens Faustino Smao LESSITALA et UMBI Didier.
Seul nous prenons la responsabilité de cet écrit.
Cours, nous te souhaitons un bon séjour dans les mains du lecteur.
 
 
0.        INTRODUCTION
 
 
            Il n’y a pas de peuple sans culture. Mais quand un autre peuple commence à écrire l’histoire de l’autre, il le fera selon sa culture. Ainsi l’ethnocentrisme commandera - à son insu? – son écriture. Ceci vaut surtout pour l’histoire de la Philosophie. N’a -t- on pas entendu et lu que la Philosophie était grecque ? Sur quels critères se base-t-on pour émettre une telle affirmation ?
Les occidentaux et leurs épigones nous ont répété, à longueur des jours, ce verdict de telle sorte que certains d’entre nous prennent leur déclaration pour parole d’Évangile. N’a-t-on pas lu, par exemple, l’écrit d’un tel philosophe bien connu au Congo pour qui la philosophie est grecque puisque le mot lui-même est d’origine grecque ? A celui-là nous disons qu’il ne faut pas confondre la réalité –philosophie comme activité et le mot philosophie. Paraphrasant le Professeur MAYELE pour qui la réalité –mythe est universelle, tandis que le mot mythe est grec, nous affirmons que la réalité –philosophie est universelle ( nous savons ce que nous disons ), mais chaque peuple lui donne un nom selon le génie de sa langue[1].
Par cette partie introductive, nous sommes en train de nous insérer dans un débat tout en prenant position. La philosophie est universelle, elle n’est pas seulement hellène. Elle est humaine. Elle a l’âge de l’homme. Elle a commencé avec le premier homme. Partout où il y a l’homme ( grec, égyptien, congolais, etc.), elle est là[2]. Cette prise de position nous conduit à nous inscrire en faux contre le « Miracle Grec » pour la simple raison que la philosophie en Grèce n’a pas poussé comme un champignon. A dire vrai, même ce dernier se produit à partir d’une matière, pourriture soit-elle.
A la suite de Cheikh Anta DIOP, d’Obenga Théophile, et de tant d’autres (Bilolo, Mutombo Nkulu-N’senga, Abbé Mabika), nous croyons que la Philosophie Grecque fut en contact avec la Philosophie Pharaonique.
Chaque chose a son temps et à son temps. Le temps est venu où nous devons rendre justice à l’histoire de l’Afrique. Philosophiquement, l’Afrique ne doit plus être dépossédée comme une veuve du village. Personne n’a le droit de la rendre méprisable et pitoyable. Loin de nous l’ « hellénophobie » - passez-nous l’expression. Notre souci est de nous connaître pour bien savoir ce qui nous manque afin de bien emprunter à autrui ce dont nous avons et aurons besoin.
De tout ce qui précède, il va sans dire que notre cours commencera par la philosophie de l’Antiquité Négro-Egyptienne. Ce qui nous permettra de voir, et non d’établir , une filiation entre la Philosophie Négro-Egyptienne et la Philosophie Grecque à travers l’Ionie.
 
0.1.           OBJET
 
           Se basant sur notre prise de position, l’on comprendra que l’OBJET de ce cours est l’étude de la Philosophie à partir des personnes et des doctrines. Toutefois nous aurons à limiter temporellement ces doctrines. Voilà pourquoi nous n’aurons à faire qu’à la Philosophie Ancienne. Cela va de l’Antiquité Négro-Egyptienne jusqu’en 529 après Jésus Christ, date à laquelle furent fermées les écoles païennes par l’empereur Justin.
            Si telle est l’objet du cours, qu’en est-il des OBJECTIFS PEDAGOGIQUES ?
 
0.2.      OBJECTIFS PEDAGOGIQUES
 
S’il est vrai qu’on apprend la Philosophie dans son histoire[3], après avoir mis les étudiants en contact avec les philosophes à travers le cours et leurs textes, à la fin du cours, les étudiants devront être capables de :
1° reconnaître que la philosophie occidentale fut en contact avec la       philosophie antique Négro-Egyptienne, donc africaine ;
2° donner, en leurs propres mots, l’aperçu général de toute l’histoire de la philosophie ancienne ;
3° traduire et d’exposer chaque philosophe ou philosophie en quelques mots ;
4° savoir lire un texte philosophique tout en retrouvant la problématique ;
5° voir la filiation entre les différentes écoles philosophiques tout en indiquant  ce qui les différencie ;
6° identifier l’école, la pensée (problématique) et le style d’une école ou d’un philosophe, et cela grâce aux extraits de textes ;
7° prendre position face aux différentes doctrines philosophiques, car on n’apprend à philosopher qu’en discutant avec les philosophes.
 
A dire vrai, en philosophie, il n’y a pas des cadavres ; en philosophie antique, on ne ressuscite pas les cadavres. Tous les philosophes sont vivants et la prise de position des anciens face à l’énigme de la vie est toujours actuelle (dans l’essentiel sans doute, car chacun de nous est fils et père de son temps)
 
PREMIERE PARTIE 
 
0.        LA PHILOSOPHIE DE L’ANTIQUITE NEGRO – EGYPTIENNE
 
Aux origines de la pensée philosophique se trouve l’ETONNEMENT. Ce dernier conduit à la connaissance. Celle–ci se voudra une connaissance des causes premières. Celles – ci serviront à expliquer le pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien. Ainsi l’on cherchera à savoir de quoi est fait l’univers et qui en est l’Auteur. En ce moment, la philosophie se confondra même à la religion. La Raison et la Foi se tiendront la main dans la main. Le DOUTE permettra aux amoureux de la connaissance philosophique de s’auto – critiquer pour vivre dans la certitude. Ainsi interviendra non seulement la spéculation, mais aussi l’expérience existentielle. Voilà pourquoi, en dernière analyse, la philosophie est liée à la vie comme les lèvres aux dents.
La philosophie de l’antiquité négro – égyptienne constitue une illustration de nos affirmations.
Cheikh Anta DIOP a examiné la pensée de l’Égypte pharaonique et il a restitué la philosophie égyptienne en ses trois grands systèmes de pensée : «  Le système hermopolitain, le système héliopolitain et le système memphite et l’on pourrait y ajouter le système thébain ».[1] Ce sont là, tous, des systèmes qui tentent d’expliquer l’origine de l’univers. Comment les Egyptiens ont-ils répondu à la question des origines ?
 
1.1.           LA CREATION
 
Selon ces systèmes, l’univers n’a pas été créé ex nihilo.
A l’origine sans origine, il y eut une matière incréée, sans limite et sans déterminations ; donc sans commencement et ni fin. C’est le NOUN « ou la matière chaotique primordiale, (-) le vivant en soi, qui contient potentiellement tout l’univers en gestation sous forme d’essences éternelles ou d’idées pures, indestructibles modèles, archétypes des futurs êtres, mais aussi la force nécessaire pour sa propre évolution vers l’actualisation du monde. »[2] . NOUN, « eaux primordiales », est une matière primordiale. Il est le « non – crée initial »[3]. NOUN est à l’origine de tout ce qui existe. Il contient à l’état d’archétypes toutes les essences de l’ensemble des êtres futurs( ciel, terre, étoiles, air, feu...) et porte en lui – même aussi un principe d’évolution de la matière à travers le temps. Ce principe est KEPHER ou KHEPER. Ce dernier est la loi fondamentale de transformation, il est la loi du devenir. Il préside à l’actualisation des archétypes « les essences, les êtres qui sont donc longtemps créés en puissance avant d’être créés en acte »[4].
Plus tard il sera appelé R (RE). Il est nommé R quand il apparaît en gloire, quand il commande et gouverne ce qu’il a créé, ou Atoum quand il est seul dans le NOUN. Râ est aussi appelé KHEPRI. Le passage de l ‘état d’Inconscient à celui de Réveil, fait devenir KHEPER R ou KHEPRI.
R (RE), première conscience de la matière incréée entraînée dans son propre mouvement d’évolution et franchissant les paliers de l’organisation et ainsi s’auto-engendrant lui-même de lui-même, est le premier dieu, le démiurge qui achève la création ( appelée la première occasion. N.B. : création = faire actualiser les archétypes, elle n’est pas ex nihilo ) par son verbe, le KA, sa volonté : « Il suffit que Râ conçoive les êtres pour qu’ils émergent dans l’existence»[5]. Il est Raison. Les créatures que Râ fera venir à l’existence s’appellent KHEPERU. R créera quatre couples divins selon la cosmogonie héliopolitaine : SCHOU (air – espace) et TEFNUT (humidité – eau), GEB (terre) et NUT (ciel – lumière, feu), OSIRIS et ISIS (couple humain fécond qui engendra l’humanité)[6] et SETH et NEPHTYS (couple stérile qui introduira le mal dans l’histoire humaine). Dans la cosmogonie hermopolitaine, nous avons cinq couples divins représentant les principes opposés de la nature qui seraient à l’origine des choses :
« 1° Kouk et Kouket = les ténèbres primordiales et leur opposée : les     ténèbres et la lumière ;
2° Noun et Nounet = les eaux primordiales et leur opposée : la matière et le néant ;
Heh et Hehet = l’infinité spatiale et son opposée : l’infini et le fini, l’illimité et le limité ;
4° Amon et Amonet = le caché et le visible : le noumen et le phénomène ;
5° Niaou et Niaouet = le vide et son opposée : le vide et le plein, la matière ( plus tard ) »[7].
Ceci nous fait penser à la théorie des contraires d’HERACLITE. Ici on voit une réponse au problème de l’Un et du Multiple.
De l’Un, le NOUN, est sorti le Multiple. Le NOUN est l’ARCHE, le  premier à partir duquel tout viendra à l’existence. C’est lui le fondement, la raison de tout le devenir ultérieur comme le dit T. Obenga dans la Philosophie africaine de la période pharaonique. Toutefois il est bon de faire savoir que «  du NOUN d’où émerge et se manifeste RÂ, on n’en sait trop rien : c’est le principe radical de tous les principes, le fondement de tous les fondements mais lui-même infondé, une sorte de ténèbre somnolente (il faut tout de même imaginer le NOUN ), d’où ( le Soleil divinisé ) émerge pour agir, faire être toutes les formes de l’existence »[8] 
 
De tout ce qui précède, nous pouvons dire que chez les anciens négro – égyptiens la matière a préexisté à l’esprit et que ce dernier vient de la matière. Chez eux, il n’y a pas de création ex nihilo. Il n’y a pas d’opposition entre la matière et l’esprit[9] . Qu’en est – il de l’homme ?
 
1.2.           L’ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE EGYPTIENNE
 
 
Comment les Egyptiens antiques ont-ils répondu à la question « qui suis-je » ou « qu’est-ce que l’homme » ? 
L’homme est conçu comme « le fils du ciel et de la terre ».[10] Né du couple Osiris et Isis, l’homme comprend  six principes constitutifs d’après MABIKA: « un principe mortel, le Djet, et cinq principes spirituels et immortels, l’Ahk, le Ba, le Ka, le Schuyut et le Nom de famille ».[11]Chaque principe avait des fonctions spécifiques. Ainsi « le ka spécialement assurait la survie de l’individu dans l’au – delà... Ce ka gardait les traits physiques du défunt (et) il ne pouvait être l’objet du culte que sous forme du défunt, d’une gravure ou d’une peinture le représentant ».[12] Cheikh Anta DIOP, quant à lui, parle de ZED ou KET qui est le corps et «  se décompose après la mort, [du] BA , qui est l’âme corporelle ( le « double » du corps dans le reste de l’Afrique Noire), [ de ] l’ombre du corps, [du] KA [qui est] le principe immortel qui rejoint la divinité au ciel après la mort »[13]. L’homme est immortel parce que Dieu a « fait l’homme à son image »[14], dit la cosmogonie égyptienne[15]. Ainsi il y a Égalité et Fraternité entre les humains. Alors d’où provient le mal ? De la liberté morale, de la volonté  humaine, de la responsabilité humaine, de la science et de la conscience, du cœur humain[16].
L’homme doit travailler pour vivre et pour survivre dans l’au – delà. Il est enterré avec les biens, car il survivra et en aura besoin. La momification intervient pour vaincre le temps. Dans cette pratique se trouve le désir de rester éternellement. N’oublions pas que l’homme est à la fois âme et corps. Il est une « unité » corps – esprit, indivisible.
Pour l’homme égyptien, ce monde terrestre a de la valeur car c’est à partir de lui que l’on construit l’au – delà. Le grand mal serait de quitter cette terre sans la construire. On ne croise pas les bras pour attendre le bonheur dans l’au – delà. Ce dernier se mérite dès ici–bas. Construire ce monde équivaut à construire sur la terre. A la mort, le défunt doit se présenter au tribunal d’Osiris, « dans la sallede la vérité salle de deux maât, avec toute sa conscience, toute son intelligence et en pleine autonomie morale ».[17] Ceci nous conduit à parler de la morale ou de l’ETHIQUE qui fera que l’homme mérite l’Au-delà.
 
1.3.           L’ETHIQUE EGYPTIENNE
 
Le concept de MAÂT joue un grand rôle dans l’éthique. Moralistes, prêtres, littérateurs et roi se réfèrent souvent à MAÂt. Associé à l’idée d’exactitude, « le vocable maât englobe nos idées de « vérité » ou mieux de « véracité » s’opposant au « mensonge et de « justice ». Maât est avant tout le Droit dont procèdent les règles qui assurent la bonne marche de la société pharaonique ».[18] Dieu RA (RE) a introduit maât, harmonie, dans la création et ce principe actif  « détruit ses ennemis ». Les théologiens égyptiens assimilèrent le droit et les lois naturelles sous le nom de maât. Maât, c’est la Justice-Vérité, l’ordre cosmique déifié, a bien dit T. Obenga. C’est un ordre supérieur vivant et éternel, explicite Obenga dans sa Philosophie africaine de la période pharaonique.
Dans la pensée égyptienne, l’aspect juridique et moral de maât a primé. Ainsi « être MAATY, c’est juger selon le droit, ne pas leser autrui, ne pas introduire de désordre dans le corps social ».[19] Obenga a raison de dire que Maât « implique l’ordre, l’équilibre du monde, l’ordonnancement cosmique, en même temps que la justice, la vérité, la droiture morale. L’ordre procure la paix (hotep), condamne le crime (djayt), le mal (djout) »[20].
Ainsi pour fonder la morale, les sages classiques ont enseigné que maât est la volonté ordonnatrice de Dieu. De ce fait, celui qui s’en détourne commet une faute contre son créateur et le respect de la maât procure la juste garantie de la réussite.
Les instructions éducatives ou « sagesses » consistaient en séries de « maximes »= « sagesse », « instruction », « préceptes », « enseignements » versifiés... flanqués d’un épilogue (Ancien Empire) ou d’un prologue (Nouvel Empire) définissant le but du livre : apprendre aux gens à être heureux ».[21] Chaque maxime procède par association d’idées, recourt à l’image tout en s’appuyant sur un proverbe. Il débute par une recommandation pratique et se termine par des considérations pratiques. Le pragmatisme l’emporte. Tout tourne autour de l’utilité, de la réussite, car on cherche à être heureux.
Le vizir Ptahhotep esquissa l’image de tout bon égyptien : « Parler peu, mais parler bien ; être modeste mais sûr de soi ; se garder de l’avidité, de la gloutonnerie et de l’avarice, mais gérer ses affaires avec bienveillance, prévoyance, ne pas mépriser la joie de vivre et savoir être avantageusement généreux ; profiter de sa situation mais ne pas en abuser ; assumer les responsabilités de sa tâche, mais à aucun prix, ne se faire mal voir de ses chefs ». Plus dogmatique, un autre vizir, le père de Kagemni, révèle que le secret de la réussite est le « silence » : Effacement de soi, modération nécessaire, prudence ».[22] Retenue, bienséance, modération, convenance, sobriété, la prudence, etc. sont les termes clés du Père de Kagemni.
De tout ce qui précède, on comprendra que le bonheur s’acquiert ici – bas. A la mort, l’on doit rendre compte au Dieu Osiris et on déclare son innocence en ces termes :  « Je n’ai pas fait le mal (...), je n’ai pas blasphémé Dieu (...), je n’ai pas tué, je n’ai fait de peine à personne, je n’ai pas volé les galettes des bienheureux, ,je n’ai pas été pédéraste (...), je n’ai pas triché sur les terrains, je n’ai pas ajouté du poids de la balance », etc.[23] Cette citation fait voir que l’homme est un être – avec – autrui ou un être social. Voilà pourquoi il doit veiller à être en bons termes avec soi – même et avec les autres. Et l’on sera jugé à partir du vivre – avec.
Nous pouvons nous résumer ainsi : l’Éthique pharaonique sous forme de « maximes », « d’enseignement » ou « d’instruction » conduit à une culture générale comme une exigence à une vie heureuse. Cette culture se fonde sur l’acquisition et la pratique de la maât, c’est – à – dire la vérité et la justice.[24]
De cette philosophie antique négro – égyptienne, nous pouvons retenir deux concepts clefs, à savoir MAÂT et NOUN. Ainsi nous nous résumons avec Obenga : « La Maat (sic) est l’ordre du «  comme il faut », tandis que le Noun de l’ordre de « ce à partir de quoi » est advenu le monde tel qu’il est (...). Telle est la couche originelle de la philosophie pharaonique (-) où le Noun traduit la notion de matière opérante et où la Maât représente, en hiéroglyphe parfait, la notion élevée de perfection morale. Matière dynamique et vivante, le Noun est essence de toute chose, et crée de lui – même le passage du non – être à être, le passage aéré de « l’avant » à « l’après, c’est – à – dire le passage de la somnolence de la conscience à l’éveil de la raison qui, par le verbe, nomme, désigne, classifie, ordonne, commande, bref fait être. Sorte d’harmonie préétablie au plan cosmique, la Maât , qui est Ordre, Vérité – Justice, Félicité suprême, invite l’homme en société à faire et à dire, à penser et à agir, à vivre et à mourir, selon le vrai, le normal, le juste milieu, bref selon la vertu avec tout ce que ce mot implique, dans la mentalité négro – égyptienne, d’hiératique, de traditionnel et de transcendant, d’impératif, d’absolu ».[25]
Faisons connaissance de certains philosophes de l’Égypte antique.
 
 
 
 
1.4.           QUI SONT LES PHILOSOPHES EGYPTIENS ?
 
Les véritables philosophes égyptiens sont des prêtres, seuls dépositaires du savoir. Ils géraient les écoles se trouvant dans les temples. « Intermédiaires entre les dieux et les pharaons et entre les dieux et le peuple, ils sont le cerveau de tout le peuple ».[26]
Parmi eux, quelques noms nous sont connus : « SECHNOUFSIS : éminent professeur au collège Héliopolis. Il donna cours à Platon. CHONOUPHIS : éminent savant du collège de Memphis et professeur de philosophie de Platon. Il donna aussi cours à Eudoxe, Ellopion, tous camarades d’études de Platon. SONCHIS qui donna cours à Pythagore au collège Héliopolis ».[27] PTAHHOTEP, le sophiste honnête, SISOBER qui prônait le détachement, AMENNAKHTE (vers ~ 1400 /~1350) pour qui seule la culture générale par les livres faisait le sage, AMENEMOPE dont les instructions sont d’une tenue littéraire fort appréciable, ANY (~1400 / ~1350) opportuniste insistant sur les profits de la vertu et dont les conseils sur la modération semble ériger en doctrine morale l’égoïsme le plus borné ; ONKHSHESHONQY ( ~VI° Siècle) ayant des maximes et des dictions pittoresques.[28]
L’apport culturel de l’Égypte est incontestable. Tous les philosophes les plus importants de la Grèce se payaient un voyage en Égypte pour s’y s’instruire et pour avoir le prestige auprès des concitoyens. Thalès de Milet, de retour de l’Égypte, conseilla à Pythagore d’aller en Égypte pour compléter sa formation auprès des prêtres égyptiens.[29] Solon a aussi été en Égypte[30]. Zénon le stoïcien, surnommé le palmier d’Égypte, se réclamant Phénicien, maigre et noir de peau, témoignait d’un niveau élevé d’Égypte. Démocrite, Platon et Eurypide y ont aussi été.
Paul MASSON – OURSEL, orientaliste incontesté, affirme que l’Égypte a contribué à l’hellénisme et que « l’emprunt décisif de l’esprit grec à l’Égypte, est la géométrie, spécimen par excellence du savoir selon la doctrine de Platon ».[31] Même Aristote dans sa Métaphysique, A, 1, 981b23, reconnaîtra que les mathématiques sont nées en Égypte.
Charles WERNER, disciple de John BURNET, reconnaît, même s’il ne veut pas que la philosophie grecque soit fille de l’Égypte, que « les Grec ont – ils pensé que Thalès et Pythagore avaient emporté les mathématique d’Égypte : c’est là ce qui ont dit expressément Eudème pour Thalès et Isocrate pour Pythagore...La philosophie de Pythagore, et toute la première philosophie grecque, toute cette magnifique efflorescence, n’eût pas existé ; si la pensée grecque n’avait plongé ses racines dans l’âme profonde de l’orient »[32]qui était en contact permanent avec l’Égypte, devons – nous ajouter.
John BURNET, défenseur du miracle grec, pour qui la philosophie ne vient pas de l’Égypte ne semble – t – il pas se contredire quand il écrit : « Ce ne peut pas être par un simple accident que la philosophie prit naissance en lonie juste au moment où les relations avec ces deux pays (Égypte et Babylone) étaient les plus faciles, et il est significatif que l’homme même qui, à ce que l’on dit, introduisit d’Égypte la géométrie, est aussi regardé comme le premier des philosophies » ?[33]
Que dire de Léon ROBIN loué par Paul – Bernard GRENET ? Tout en reconnaissant ce que les savants grecs doivent à l’Orient ( Égypte comprise), il semble réserver l’explication rationnelle aux Grecs :  « Ce que les premiers savants grecs ont donc pu recevoir de l’Orient, ce sont les matériaux accumulés d’une très vieille expérience, ce sont des questions proposées à la réflexion désintéressée. Faute de quoi, la science grecque n’aurait peut – être pas pu se constituer, et, en ce sens, on ne peut parler de miracle grec. Mais d’autre part, au lieu d’avoir en vue immédiatement l’action, ces premiers savants ont cherché l’explication rationnelle ; c’est en elle et dans la spéculation qu’ils ont trouvé médiatement le secret de l’action ».[34] Ce jugement provient, sans doute, de Platon qui donne à entendre que les Egyptiens étaient un peuple pratique, plutôt que philosophe[35]. Comme l’interprète si bien WERNER, PLATON veut montrer que l’esprit grec est avide de savoir ( et cette liberté de l’esprit conduit à la philosophie ) et que l’esprit égyptien est avide de gain[36]. Ici l’on sent l’« européocentrisme » ou eurocentrisme qui voudrait que tout ce qui est bon ne vienne que de l’occident. Et pourtant un autre fils de l’occident a bien sonné le signal d’alarme en disant : « L’homme égyptien ne pouvait se réaliser faber sans s’avérer sapiens » [37].
     Nous disons, quant à nous, que c’est en prenant position ( dans le champ de bataille qui est la philosophie ) devant la philosophie égyptienne que les philosophes grecs ( anciens élèves des prêtres égyptiens) ont développé leurs points de vue, et c’est à ce niveau que se voit l’esprit créateur ( et non le miracle grec) , car un bon élève n’est pas celui qui répète son maître, mais c’est celui qui se met sur les épaules de son maître pour le remettre en question et ainsi voir encore plus loin. Les savants des religions comparées, les mythologues, les « initiés » et archéologues s’intéressent à l’Ancienne Égypte sous un autre angle. Avec T. OBENGA, nous reconnaissons que « les anciens Egyptiens ont pensé l’être, la vie, la mort, etc. Ne réduisons plus leurs écrits importants à la seule dimension « sacrée », « religieuse ». Ayons assez d’esprit critique pour les comprendre autrement désormais »[38]
En posant la question de l’origine de tout ce qui est, et en répondant que le Multiple provient de l’Un, les anciens Négro-Egyptiens ont essayé de réfléchir sur un problème philosophique fondamental. Les antésocratiques y répondront aussi à leur manière. Toutefois sachons qu’en étant en Égypte, Thalès, Pythagore, etc. ont connu cette problématique. La passion de connaître les poussera à se prononcer sur cette problématique.
1.       LES ANTESOCRATIQUES[1]
 
 
« …Solon, Solon, vous autres Grecs, vous êtes toujours des enfants, et il n’y a point de vieillard en Grèce... que veux – tu dire ? demande Solon – Vous êtes tous jeunes d’esprit, répondit le prêtre (égyptien) ; car vous ne possédez nulle tradition vraiment antique, nulle notion blanchie par le temps ». Platon, Timée 21d – 22d.
 
            L’homme, animal raisonnable, voit que l’univers existe. Il y a quelque chose plutôt que rien. Non seulement il voit mais aussi il touche ce qui est. La question qui surgit est celle de savoir de quoi est fait ce qui est. En d’autres termes, quel est l’élément premier devant ce multiple ? Quel est cet élément fondamental qui est à la source de tout ce qui est ? Nous savons que les anciens négro – égyptiens y ont répondu en pointant le NOUN, la matière incréée, les « eaux primordiales ». Qu’en pensent les autres ?
La réponse dépendra d’une école à une autre. Toutefois dans chaque école, il y aura aussi des avis partagés quant à ce qui concerne ce principe fondamental. L’on doit se prononcer sur l’Un [stabilité] et le Multiple [ Devenir].
 
 
 
 
1.1.           L’ECOLE DE MILET[1]
 
Nous sommes en lonie ( moitié sud de la côte occidentale de l ‘Asie mineure)[2] et non en Grèce continentale. Il y eut une école philosophique à Milet dont le fondateur est Thalès. Anaximandre et Anaximène appartiennent à cette école. Ils sont appelés « Physiciens » par Théophraste ou « Physiocrates » par Aristote[3], car leur objet matériel est la Nature et l’objet formel, l’élément premier expliquant la Nature ou l’être.
 


[1] A la suite de Gérard LEGRAND nous optons pour le concept Antesocratique et non Présocratique.Pourquoi ?Pour la simple raison que le concept antesocratique fait voir que la philosophie a commencé avant Socratique et non avec lui ;ainsi nous ne partageons pas l’avis de Cicéron selon lequel Socrate aurait « fait descendre la philosophie du ciel sur la terre »(CICERON,cité par G.LEGRAND,La pensée des présocratiques,Paris,197O,p.13).
1.1.1.     THALES DE MILET
 
2.1.1.1                  . QUI EST - IL ?
 
            (Né vers 637 et mort vers 546 avant Jésus - Christ)
Thalès est l’un de sept sages de la Grèce. A dire vrai, il y a plus de sept sages dans l’ancienne Grèce. Nous connaissons Thalès, Pitacos, Bias, Solon (ces quatre noms figurent dans toutes les numérotations), Aristodème, Epiménide, Anacharsis, Cléobule, Myson, Périandre et ajoutons, Chilon.
Chaque sage était bien connu pour son Apophtegme signifiant à la fois sentence et précepte. Ainsi de Solon, nous avons : « Rien de trop » ; de Chilon ou Thalès[4] :« Connais – toi toi même » ; de tel  (Solon) : « Ne fréquente pas les méchants », de Cléobule de Lindos : «  La mesure est la meilleure des choses » ; « Respecte ton père »,  de tel autre (Pittacos[5]) : « Si la terre est sûre, la mer ne l’est pas »[6] et de Thalès : « Rejette tout ce qui est malhonnête », « L’eau est la meilleure des choses »[7]
Tout ce que nous prétendons savoir de lui nous vient d’HERODOTE. Mais d’après Théophraste et Aristote, c’est bien lui qui inaugura la philosophie, mais nous devons ajouter avec ROBIN que tout ce que Aristote dit de lui se fonde sur la tradition.[8]
D’après Hérodote, il prédit l’éclipse de soleil ( 28 mai de l’an 585 av. J.C.) qui mit fin à la guerre entre les Lydiens et les Mèdes. Xénophane, disciple d’Anaximandre, l’atteste aussi selon Burnet.[9] Thalès avait aussi des aptitudes commerciales. « Prévoyant dès l’hiver, grâce à sa science, une abondante récolte d’olives, il aurait eu l’idée de louer à bas prix tous les pressoirs à huile de la région, pour les sous – louer à bénéfice, le moment venu, aux propriétaires embarrassés de leur récolte »[10]. Ce caractère pratique doit nous interdire de qualifier Thalès d’ancêtre des savants distraits du fait qu’il serait tombé un jour dans un puits en observant les astres et ce dont le raillerait une servante de Thrace. Cet anecdote provient de Platon ( Théêtete 174a). Et pourtant nous savons que le trou jouait le rôle de télescope.
On attribue, universellement à Thalès, l’introduction de la géométrie égyptienne en Grèce.
Homme politique, Thalès, selon Hérodote, a cherché à unir les cités ioniennes contre les Perses en une confédération défensive dont Teos serait la capitale car l’union fait la force. Que cela ne nous surprenne, car « c’était l’habitude des anciennes écoles de philosophie d’essayer d’influencer le cours des événements politiques. C’estcette action politique qui a valu au fondateur de l’école milésienne sa place incontestée parmi les sept sages, et c’est surtout parce qu’il fut mis au nombre de ces grands hommes que s’attachèrent à son nom les nombreuses anecdotes dont on lui fit honneur dans la suite »[11]. Thalès « mourut en regardant les jeux gymniques, pour avoir eu trop chaud et trop soif et par suite de sa fatigue et de son grand âge »[12].
On ne sait pas s’il a écrit quelque chose. Puisqu’il en est ainsi, voici l’exposé conjectural de la cosmologie de Thalès.
 
2.1.1.2. QUE DIT- IL ?
 
Nous fiant à Aristote, nous pouvons dire que Thalès enseignait que l’eau est la cause matérielle de toutes choses, que la terre flotte sur l’eau et que toutes choses sont pleines de dieux.[13] L’eau primordiale, primitive est ARCHE ( principe)
 «Le choix de l’eau par Thalès serait dû aux observations qu’il a faites en Égypte concernant la fertilité du Nil »[14]. Pour Thalès, l’eau était la chose fondamentale ou primordiale et toutes les choses étaient faites d’elle. L’eau prend les formes les plus variées : état solide, liquide et état de vapeur. Voilà son explication. Ainsi, à la question de quoi est fait le monde, nous avons la réponse : l’EAU. Cette réponse nous fait penser au NOUN, « eaux primordiales » et au TEFNUT (humidité – eau). Son eau, substance fondamentale, reste permanente à travers tout le devenir. Elle est l’élément ou la matière impérissable de toutes choses.
Thalès utilise la méthode inductive. Il voit que tout provient d’une transformation de l’eau et revient ensuite à l’eau. En Grèce, il est le premier à aborder le problème de l’Un et du Multiple.
Faisons remarquer que pour Thalès, c’est l’eau, une réalité d’expérience, qui explique tout changement : l’eau engendre la terre, l’air, le feu.
Il n’a pas servilement recopié ses maîtres égyptiens. Retenons que se définir en s’opposant est la loi du développement de la Philosophie comme le dit Clémence RAMNOUX[15]
Toutefois rectifions un fait historique. Diogène Laërce, dans son livre Vies, doctrines et sentences des philosophies illustres, dit « qu’on dit qu’il [Thalès] découvrit les saisons de l’année et qu’il la divisa en 365 jours ». Le même Diogène poursuit : « Il [Thalès] ne suivit les leçons d’aucun maître, sauf en Egypte où il fréquenta les prêtres du pays ». Il est établi que «  les Egyptiens inventèrent le calendrier sidéral et civil et divisèrent l’année en 365 jours ¼, répartis en 3 saisons de 4 mois, et ce dès la protohistoire, en 4236 av. J.C., c’est – à – dire 3.600 ans avant la naissance de Thalès et 2.800 ans avant l’émergence du peuple grec dans l’histoire »[16]. Diop a raison de traiter les méthodes grecques (Cf. Platon, Timée et Diogène Laërce, o.c.) de plagiaires.
 
2.1.1.3.Appréciation
 
 
Faisons remarquer que la REVOLUTION de Thalès par rapport à ses maîtres est d’expliquer l’existence de tout ce qui est sans recourir à une divinité si nous devons nous fier à Voilquin : « Sa préoccupation de remplacer l’explication mythique par une explication physique, sa manière de raisonner en arithmétique et en géométrie font de lui un des précurseurs de la science grecque »[17] Nietzsche ne dit pas le contraire : « La pensée de Thalès, même quand on l’a connue pour indémontrable, a bien plutôt cette valeur de n’avoir voulu être ni un mythe ni une allégorie »[18] . Mais selon Cicéron, pour Thalès, «  le dieu, c’est l’Intelligence qui fait tout avec l’eau »[19]. Ceci nous fait voir que la divinité n’est pas complètement écartée chez Thalès et qu’il n’est pas Athée comme l’affirme Simplicius[20].
Les mathématiciens, astronomes, etc. s’intéressent à lui sous un autre angle.
Il nous intéressera toujours car, parmi les Grecs, il fut le premier à proposer une réponse au problème de l’Un (stabilité) et du Multiple (devenir).
 
 
 
2.1.2. ANAXIMANDRE DE MILET
 
2.1.2.1.    QUI EST-IL ?
 
( 610 – 547 selon Hyppolyte, Evêque de Rome)
Tout ce que nous savons de lui vient de Théophraste qui a vu son livre, De la nature. Fils de Praxiades, citoyen de Milet, Anaximandre fut un associé de Thalès d’après Théophraste. Il fut le premier à dessiner la carte[21] afin d’avoir une représentation systématique du monde.[22]
 
2.1.2.2.      QUE DIT-IL ?
 
Prenant position sur l’élément primordial qu’est l’EAU pour Thalès, il se demandait comment la substance primordiale pouvait être une de ses choses particulières. Voilà pourquoi il chercha et trouva l’APEIRON (l’infinité, l’illimité, le pas-encore-déterminé selon Lucien Jerphagnon) comme cause matérielle et ELEMENT PREMIER DES CHOSES. Selon Théophraste, c’est lui qui introduisit le premier le terme ARCHE (Principe). « L’Apéiron  est cet Infini ou Indéterminé, ce néant inorganisé qui contient toute chose en puissance et par lequel tout peut accéder à l’être et au devenir par discrimination et formation des couples d’opposés. C’est à lui, de même, que tout retourne une fois le cycle accompli »[23]. Selon Théophraste, « il déclare que ce n’est ni l’eau ni aucun autre des prétendus éléments, mais une substance différente de ceux – ci, qui est infinie, et de laquelle procèdent tous les cieux et les mondes qu’ils renferment…Il dit qu’elle est éternelle et toujours jeune, et qu’elle environne tous les mondes »[24]. Cette substance infinie, éternelle et toujours jeune, l’APEIRON est matière illimitée, impérissable et inengendrée, contenant toutes choses et tout naît de lui et tout retourne à lui selon le mouvement éternel.  « Nous devons donc nous représenter, commente Burnet, une masse infinie, qui n’est aucun des opposés que nous connaissons, et qui s’étend sans bornes de chaque côté des cieux qui entourent le monde où nous vivons. Cette masse est un corps, et c’est d’elle qu’émergea un jour notre monde par la séparation des opposés [De lui se sépareront deux contraires affrontés : l’un léger, chaud et lumineux, l’autre lourd, froid et obscur]. Ceux – ci seront réabsorbés une fois, les uns comme les autres, dans l’illimité, et notre monde cessera d’être »[25]. Anaximandre parle aussi de l’éternel mouvement, qui est celui de l’infini, lui – même. Ce mouvement consiste en « une sorte de secousse de haut en bas et de bas en haut, ensuite de laquelle les opposés sortent de la masse infinie »[26]. Sans principe qui le limiterait, il est le principe des autres choses.
Selon Anaximandre, dit – on, il y a des mondes innombrables dans l’infini. Cependant, rapporte Théophraste, pour Anaximandre, notre monde est périssable même si les mondes innombrables sont équidistants. Et ces mondes, selon lui, sont des dieux .
Que dire de l’origine des corps célestes, de la terre et de la mer, des animaux, de l’homme ?
Pour lui, une portion de l’Infini s’est séparée du reste pour former un monde qui s’est d’abord différencié dans les deux opposés, le chaud et le froid. Ensuite, la chaleur de la sphère de la flamme a transformé en air une partie de l’intérieur humide et froid du monde. L’expansion de cette vapeur fit éclater en anneaux la sphère de flamme elle – même. Ces anneaux sont au nombre de trois : celui du soleil, de la lune et le cercle des étoiles.
La terre et la mer « sont sorties de la matière froide et humide qui fut séparée au commencement et qui remplit l’intérieur de la sphère de flamme »[27]. Comme on le voit «  il n’attribue pas la génération [transformation] au changement de l’élément[comme chez Thalès], mais à la séparation des contraires par suite du mouvement éternel »[28] La terre est de forme cylindrique et plane librement, sans être soutenue par quoi que ce soit. Sa forme est convexe et ronde, pareille à une colonne de pierre. A ce propos, Burnet fait remarquer, à juste titre, qu’«il semble avoir compris, quoique obscurément, qu’il n’y a ni haut ni bas dans le monde»[29]. Pour lui, il est vrai, le monde n’est pas sphérique.
Selon Diogène Laërce, Anaximandre pensait que « la lune ne donnait pas de lumière propre mais réfléchissait la lumière du soleil ; que le soleil était aussi grand que la terre, et qu’il était un feu absolument pur »[30].
Les créatures vivantes naquirent de l’élément humide quand il a été évaporé par le soleil. Cependant l’homme était, au début, semblable à un animal, à savoir un poisson, d’après Anaximandre cité par Théophraste. « Il (Anaximandre) dit en outre qu’à l’origine l’homme naquit d’animaux d’une autre espèce. La raison qu’il en donne est que, tandis que les autres animaux trouvent tout de suite leur nourriture par eux – mêmes, l’homme a besoin d’une longue période s’il avait été à l’origine ce qu’il est maintenant, il n’aurait jamais survécu… Il prétend qu’au début les êtres humains naquirent, dans l’intérieur de poissons, et qu’après avoir été nourris comme les requins, et être devenus capables de se protéger eux – mêmes, il furent finalement jetés sur le rivage, et prirent terre »[31].
 
2.1.2.3.     Appréciation
 
 
De cette citation, il ressort qu’Anaximandre avait une notion d’adaptation au milieu et de la survivance des plus aptes. N’est – il pas le précurseur de Darwin ? LAMBROS COULOUBARITSIS parle, à ce propos, des descriptions pré-darwiniennes.[32] D’autres savants, après lui, n’ont – ils pas dit que l’homme provenait du poisson ?
Si l’APEIRON nous fait penser au NOUN égyptien, force nous est de reconnaître qu’Anaximandre a pris, à un moment donné, une autre voie pour parler de l’origine de tout ce qui est. Il n’a pas répété les Egyptiens – quand bien même son Apéiron serait confondu au NOUN – encore moins son maître Thalès. Voilà une prise de position osée et raisonnée. Se définir en s’opposant est la loi du développement de la philosophie.
«On peut lui faire également un mérite d’avoir tracé un chemin à la physique moderne en s’élevant, grâce à cette première ébauche d’abstraction, jusqu’à la cosmologie véritable...[Sa tentative naïve d’explication] marque un progrès sensible dans la voie de l’abstraction et même de l’observation de la nature »[33]. Les hommes des sciences( physiciens) s’intéressent à lui sous un autre angle.
Karl JASPERS voit en lui le premier métaphysicien occidental : « Le premier, par la puissance à la fois radicale et constructive de son imagination, il créa une vue d’ensemble de l’univers, dans sa forme et dans son devenir. Dépassant toute intuition sensible, il formula à l’aide des concepts une vision métaphysique »[34].
Il a opté pour l’Un afin d’impliquer le Multiple, le Devenir
 
 
 
2.1.3. ANAXIMENE DE MILET
 
 
2.1.3.1.    QUI EST-IL ?
 
 
Né vers 588 et mort vers – 525 av. J.C.
 
Fils d’Eurystrakos, Anaximène, selon Théophraste, fut l’associé d’Anaximandre.
 
2.1.3.2.    QUE DIT-IL ?
 
Selon Théophraste, Anaximène « disait (…) que la substance fondamentale était une et infinie. Il ne disait pas, toutefois, comme Anaximandre, qu’elle fut indéterminée, mais déterminée, car il disait que c’était l’air »[35]. De l’air sont nées les choses qui sont, ont été et seront, y compris les dieux et les choses divines.
L’âme est air, le souffle et l’air entourant le monde entier.
L’air, substance fondamentale, est toujours en mouvement. Dilaté (dilatation) de façon rare, il devient feu. Le vent c’est de l’air condensé. Les nuages se forment de l’air par foulage, c’est–à–dire par condensation. A la fin, elles deviennent eau. Cette dernière, en se condensant encore plus, devient terre et quand celle-ci se condense autant que cela se peut, elle devient pierre. Ainsi, l’on comprend que, pour Anaximène, l’AIR « produit toutes choses par un double mouvement de raréfaction et de condensation »[36]. Sur ce point, il intéresse les Astronomes. Entre le ciel et la terre, il y a un inter échange : pluie, grêle, neige.
Pour lui, l’air est la divinité qui « anime » le monde. Il soutient que la terre est pareille à une table, quant à sa forme et que la cause des tremblements de terre est l’aridité et l’humidité de la terre. Tout cela ( aridité et humidité) est occasionné respectivement par les sécheresses et par les pluies. Pour lui, les astres ne passent pas sous la terre ou au-dessus d’elle, mais tournent autour d’elle.
 
2.1.3.3.      Appréciation
 
 
Les notions de condensation et de raréfaction marquent un progrès dans l’explication de l’origine de tout ce qui est et « il admet aussi le mouvement éternel comme amenant la transformation »[37].
L’AIR d’Anaximène nous fait penser au SCHOU égyptien. Mais nous devons faire remarquer qu’Anaximène n’a pas répété ses maîtres. Il a essayé de les réconcilier – en parlant de l’AIR qui est un élément de l’expérience, observable tout en étant une et infini – tout en les dépassant, car se définir en s’opposant est la loi du développement de la philosophie. Les notions de raréfaction et de condensation rendent, pour la première fois, la cosmologie milésienne entièrement consistante[38]. C’est avec lui que se clôt l’Ecole de Milet.
Quelle conclusion tirée des spéculations de l’Ecole de Milet ?
Nous devons reconnaître que les loniens de Milet gardent le mérite d’avoir tenté la première explication physique du monde dans le monde occidental, et Anaximandre d’avoir formulé l’exigence rationnelle d’un principe universel[39]. Cette explication physique du monde dans le monde est première dans la Grèce. Voilà pourquoi on les appelle les premiers physiciens ou les naturalistes.
Philosophes, ils expliquent le Multiple à partir de l’un. Ils sont opposés aux « vieux théologiens » selon Aristote et sont physiocrates. Les influences de l’Egypte se font sentir dans la recherche du Premier élément (cf. NOUN) et dans le fait de considérer le MOUVEMENT comme amenant la transformation (cf. KEPER).
A ce propos, Bertrand RUSSELL a raison quand il affirme que l’Ecole de Milet se forma au contact de l’esprit grec avec Babylone et l’Egypte[40]. Ainsi selon le DIFFUSIONNISME, une des thèses de l’anthropologie, on verrait dans l’EAU, l’APEIRON, l’AIR, (et le FEU de Héraclite) une influence de l’Egypte. Ce qui n’est pas exclu car Thalès a été en Egypte.
Par ailleurs, l’anthropologie récente issue du structuralisme «  montre qu’il est également possible que les hommes de différentes régions découvrent par eux-mêmes des choses analogues (du fait de notre structure humaine et d’un rapport analogue au monde qui nous entoure) »[41]
 
2.2.                   ECOLE DE PYTHAGORE DE SAMOS
 
2.2.1.     QUI EST-IL ?
 
Né entre 590/580 et mort vers 497 avant Jésus Christ, Pythagore de Samos est Ionien de naissance.
La vie de Pythagore ne relève pas d’un mythe comme certains le déduisent du silence prudent – qui n’en est pas un[42] – d’Aristote qui ne parle jamais de Pythagore, si ce n’est des Pythagoriciens, et de l’abondance du merveilleux dans les récits pythagoriciens où Pythagore passe pour être l’incarnation d’Ethalide, fils d’Hermès. Il est aussi présenté comme thaumaturge, de quelqu’un qui est descendu aux Enfers et qui a les dons d’ubiquité et de prophétie[43]. Pythagore a réellement existé et Hérodote, père de l’Histoire et quasi - contemporain de Philolaos et des autres grands pythagoriciens de la seconde génération, parle de lui. Même Héraclite, un anti – pythagoricien, né en 540, et qui écrivait du vivant de Pythagore, donne des témoignages sur lui[44]. Que dire de Platon qui le présente comme un éducateur hors de pair (République, X, 600) ?
Le futur maître de Crotone fit beaucoup de voyages dont celui vers l’Egypte où il fit 22 ans et plusieurs personnes (Antiphon, Isocrate, Cicéron, Pline, Plutarque, Diodore, Strabon, Justin, Clément, Théodoret, Porphyre) l’attestent[45]. D’où son goût de l’astronomie et de l’ésotérisme. D’après COULOUBARITSIS, il aurait aussi suivi des leçons d’Anaximandre[46].
D’après Aristoxène, Pythagore quitta Samos pour échapper à la tyrannie de Polycrate et fonda son école à Crotone en Italie.
Pythagore invitait les Crotoniates à la conversion des cœurs et des mœurs et dans son Ecole, on y enseignait les mathématiques, l’astronomie, la musicologie, la physiologie, la médecine etc. Sa communauté fut appelée Hétaire ou Synédrion par les historiens.
Le recrutement des adeptes était fait avec soin. L’initiation avait plusieurs étapes : 1° épreuve de physiognomie (= détruire les mœurs et le caractère de la forme du visage, de la ligne du corps et de l’allure générale) ; 2° postulat de 3 ans où l’on examine la conduite, l’endurance et les relations sociales du candidat ; 3° noviciat de 5 ans, durant lequel le candidat est appelé acousmatique ou auditeur. Il est soumis au fameux principe : « Savoir se taire et écouter ». Durant cette étape, on lui parle derrière le rideau ; 4° fin de l’Initiation et le candidat devient Esotérique. Ainsi il est admis en présence du maître et il a le droit de poser des questions et d’exprimer sa pensée. Comme études, il apprend la géométrie, la musicologie. D’où le nom de mathématicien. Cursus terminé, le candidat étudiait l’astronomie, la géographie, la météorologie, l’anatomo – physiologie, la médecine. Il devient alors physicien [47]. Nous devons faire remarquer qu’à côté des Esotériques, Pythagore acceptait aussi les Exotériques, disciples partageant l’idéal spirituel de la communauté mais ayant leurs propres occupations quotidiennes. Comme il n’y avait pas de clôture intégrale, certains disciples rentraient chez eux le soir et avaient des familles. Pythagore avait même une femme. La communauté pythagoricienne admettait aussi des femmes en son sein.
Chaque adepte prononçait un serment : « Non ! je le jure par celui qui a révélé à notre âme la tétraktys [ le quaternaire ], qui a en elle la source et la racine de l’éternelle nature »[48]. Et chaque soir, chaque adepte devrait faire un examen de conscience en trois points : « En quoi ai-je failli ? qu’ai-je fait ? qu’ai-je omis de mes devoirs ? »[49] Chaque membre devrait respecter certains tabous dont ceux de ne pas sacrifier un coq blanc, ne pas ramasser ce qui est tombé à terre, ne pas laisser sur la cendre l’empreinte de la marmite, s’abstenir des fèves et de la chair des animaux
( ils étaient végétariens).
 
2.2.2.     QUE DIT-IL ?
 
Que dire de la philosophie pythagoricienne ?
Pythagore fut le premier à inventer le mot Philosophie afin de se démarquer des soi – disant savants et sages. Pour lui, « le philosophe est un homme en quête de sagesse, toujours en route vers un absolu qu’il ne possède jamais, mais qu’il entrevoit et goûte chaque jour un peu mieux »[50]. Voilà pourquoi Gobry a raison de faire remarquer que la philosophie chez les pythagoriciens n’est pas un simple enchaînement de propositions, mais elle est comme le résultat d’une expérience continue, expérience que l’homme a de sa propre vie humaine, du monde, du bien et de Dieu. Oui, « le pythagorisme est donc le passage de l’existence vécue à l’existence pensée, et de l’existence pensée à l’existence exprimée»[51].
L’homme, dans les spéculations pythagoriciennes, est au centre. On doit élever l’homme, le purifier, voilà pourquoi la religion, la morale, la politique… intéressent le pythagorisme.
Par ailleurs, les spéculations pythagoriciennes cherchent l’explication de l’ensemble de la réalité. Cette préoccupation conduira Pythagore à poser le NOMBRE comme le fondement du réel. Brun dira même que la devise du pythagorisme est : « Tout est nombre »[52]. Ainsi, à la question qu’y a-t-il de plus sage ? On répondra le NOMBRE. Et à celle de qu’ y a-t-il de plus beau ? On dira l’HARMONIE.Pour Peter KUNZMANN,  « les pythagoriciens développèrent l’idée que l’essence de la réalité tout entière est contenue dans les nombres (...). Les choses deviennent des copies des nombres, et leur essence formelle est leur configuration mathématique »[53]. En d’autres termes, « les éléments des nombres sont les éléments de toutes choses et que le monde tout entier est harmonie et nombre »[54]. Pour éviter des confusions, la femme de Pythagore a fait cette remarque : « Il a dit non pas que tout naissait du Nombre, mais que tout était formé conformément au Nombre »[55]. Théano avertit que le nombre n’a pas une puissance créatrice. Il est vrai que Pythagore est arrivé à poser le Nombre comme fondement du réel grâce à la « constatation expérimentale de ce fait que les qualités et les rapports des accords musicaux sont constitués par des nombres»[56]. Ainsi chez Pythagore, toutes les choses que nous connaissons possèdent un nombre, car tout est formé conformément au Nombre, et de ce fait même, rien ne peut être conçu ni connu sans le nombre. En d’autres termes, le nombre est non seulement le fondement du réel, il est aussi son principe d’intelligibilité. Qu’est-ce à dire ? « Le nombre est l’explication de tout parce que, étant tout en tous, sa connaissance nous révèle ce qui unit toutes les réalités dans leur essence même»[57]Le nombre contient la clé des réalités. Philolaos n’a-t-il pas dit que « sans le Nombre, rien ne peut être pensé ni connu : il nous enseigne tout ce qui était connu et incompréhensible »[58] ? Philolaos, cet illustre pythagoricien, nous apprendra même que l’HARMONIE est la plus belle, car elle est l’unification du multiple composé et l’accord du discordant, et ce pythagoricien explicitera : « Chaque chose est une harmonie de nombre et le nombre est une harmonie d’opposés »[59]. Ces derniers sont en dix couples, car 10 est le nombre parfait : illimité et la limite (opposition fondamentale), Pair et l’Impair, le Multiple et l’Un, Gauche et Droite, Femelle et Mâle, en Repos et Mû, Courbe et Rectiligne, Obscur et Lumière, Mauvais et Bon, Oblong (Rectangle) et Carré.
 
Par ailleurs, l’on doit souligner que le nombre est une figuration spatiale de points séparés les uns des autres. En d’autres mots, on part des figures ou des grandeurs et non des sommes arithmétiques pour concevoir les nombres. Ainsi 1 c’est le point, 2 la ligne, 3 le triangle et 4 le tétraèdre ( le volume).
La conception du Nombre comme fondement du réel conduit à l’ARITHMOLOGIE que Ivan GOBRY considère de psychologique et de morale, or même de nos jours, la numérologie, chez certains, est un art divinatoire qui tisse la vie des adhérents.
Pour les pythagoriciens, les nombres pairs sont féminins et les impairs sont masculins. 1 c’est l’intelligence, « toujours immobile en elle-même»[60].Il est aussi l’unité. 2 c’est l’opinion, « parce qu’elle est oscillante et mobile »[61].3 est le « premier nombre qui ait commencement, milieu et fin, le premier parfait, celui par lequel se définissent l’Harmonie et le tout »[62]. 4 symbolise la sincérité ou la justice. 5 est le premier nombre qui résulte par addition du premier nombre féminin et du premier nombre masculin. Voilà pourquoi il symbolise le mariage ou la couleur et la corporéité. 6 est le produit du premier nombre masculin et du premier nombre féminin. Il symbolise la vie, l’âme. 7 est le seul nombre qui n’engendre aucun nombre compris dans la Décade et qui n’est engendré par aucun d’eux. Ceci a porté les pythagoriciens, selon Jean BRUN, à lui donner le nom de MINERVE parce que cette déesse n’a point été engendrée par une mère et n’a point de Père. 7 est le temps ou la lumière ou la santé, l’esprit. Ceci nous permet de comprendre pourquoi Théon de Smyrne disait que « c’est en sept semaines que le fœtus peut arriver à sa perfection, dans le septième mois qu’il devient viable, que c’est à l’âge de sept ans que les enfants perdent leurs premières dents, que les signes de puberté apparaissent dans la seconde période de 7 ans et que la barbe commence à croître dans la troisième période de 7 ans. D’un équinoxe à un autre on compte sept mois; la tête a sept ouvertures, le corps possède sept viscères »[63]. 7 peut aussi symboliser un temps critique(Kairos). 8 symbolise l’amitié, l’amour ou la prudence, 9 le bien ou la justice, « car [4 ou 9] ce sont les deux premiers nombres obtenus par la multiplication du premier pair et du premier impair par eux-mêmes ; or dans la justice il y a réciprocité de rémunération. »[64] 10 est la Décade, la foi ou la perfection. 10 est le TETRAKTYS douée de pouvoirs extraordinaires. Voilà pourquoi il est la formule du serment pythagoricien conservé par Jamblique. On lui adressait même une prière[65]. D’après Théon de Smyrne, « la Tétraktys complète la série des nombres, qu’elle comprend en elle-même la nature du pair et de l’impair, de ce qui est mouvement et de ce qui est immuable, du bien et du mal ».[66] On le représente ainsi : 10 = 1+2+3+4 . [67]       

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Par ailleurs, le pythagorisme se veut aussi être une cosmologie. Pythagore fut le premier a donné à l’univers sensible le nom de Cosmos. Ainsi le monde est une harmonie, quelque chose qui a commencé. L’univers sensible est sphérique, car cette forme est la forme parfaite. Les astres et la terre, tous sphériques, tournent autour d’un feu central ( car le Soleil et la Terre ne sont pas au centre de l’Univers. « Autour du Feu central gravite d’abord l’Anti-Terre, puis la Terre, qui tourne toujours la même face vers ce Feu central…Une telle conception de rotation de la Terre rendait parfaitement compte du lever et du coucher des astres, mais Philolaos n’envisageait pas une rotation de la Terre sur son axe »[68]) qui est parfait et divin et d’où émane le mouvement dont sont mus les astres. C’est ce feu central qui instaure l’harmonie dans l’univers sensible qui est le cosmos ou le monde. Celui-ci est doué de mouvement, de respiration et d’organisation. Il est vivant. L’homme y constitue un petit cosmos, un petit monde soumis à la loi de l’Harmonie et c’est par celle-ci que le corps est uni à l’âmequi est un nombre et qui possède quatre facu