Mabasi, à travers son livre, essaie de répondre à des questions qu'il s'est posées dans l'introduction:

 

"Quelles sont dès lors, les tâches d'une philosophie africaine qui voudrait  pleinement être fille de son temps et assumer les exigences de cet âge de la science? Comment philosopher en Afrique au Seuil du 21è siècle, dans un contexte général où la science est devenue l'axe central de la culture et contrôle désormais l'économie des pays dits développés; un contexte où la recherche scientifique est l'élément intégré du développement                             et du progrès?"[1].  Je me demande si un philosophe  des Grands Lacs, des territoires occupés de la République Démocratique du Congo, de Sierrra leone, de Libéria, de Somalie pourrait se retrouver dans ce questionnement. Comme on peut le deviner, Mabasi est provocateur, et il l'est effectivement. Ne dit-il pas que "la seule prétention [ de ses questions ] est de soulever des interrogations sur ses prises de position qui pourraient paraître à certaines audacieuses [ réductionnistes pour moi Mpala], briser cette espèce de paix incompatible [à ce propos il a raison] avec l'esprit de la philosophie et relancer un débat dont l'absence devient dangereuse pour la vitalité de la philosophie africaine"[2] Ma critique est un débat, quitte à savoir si elle sera pour la vitalité de la philosophie africaine. Au lecteur et à l'homme averti de le dire. Ma réaction prouve que Mabasi a atteint son but, et non le moindre, à savoir susciter le débat. Oui, la philosophie, à mon humble avis, ne se réduit pas à des discussions, mais elle s'en nourrit.

 



[1] F.-B. MABASI BAKABANA, Science et philosophie en Afrique..., Louvain - La - Neuve, 2001, p.8.

[2] - Ib., p.8.

Etudes

----------------------------------------

 

Louis MPALA Mbabula

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

HORS JEU POUR LE PHILOSOPHE MABASI.

 

 

Etude critique de

 

 

Science et Philosophie en Afrique. Enjeux et repères d'une philosophie à l'âge de la science.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Editions Mpala

 

AVANT – PROPOS

 

 

Il est des questions auxquelles tout étudiant (ancien ou nouveau) en philosophie aura à répondre toute sa vie durant. Cet écrit essaie de répondre à quelques unes d'entre elles. Ainsi mon écrit est un débat autour de certains thèmes philosophiques qui se formulent, interrogativement, comme suit : les classifications (et leurs critères) des courants en philosophie africaine sont-elles valables? N'oublient-elles pas certains philosophes exhumés par les travaux de C. Anta  DIOP, T. Obenga,  Bilolo, C. Sumner...? Quelle est, à nos jours, la pertinence de la critique de la conception occidentale des Sciences et de la philosophie visant une interrogation épistémologique de l'ethnologie? Dans quel âge sommes-nous? Celui de la Science ou de l'homme tout court? En d'autres termes, notre lieu théorique et pratique des discours est-il uniquement scientifique ou globalement humain? Quel rapport existe - il  entre la philosophie et l'idéologie? Qu'en est - il de la philosophie face à la Science? Le travail philosophique est - il toujours dépendant de l'expérience scientifique ou de l'expérience humaine dans sa globalité? Quel est l'objet de la philosophe? En a-t-elle un? Si oui, lequel? Et si non, pourquoi? La philosophie est -elle  une connaissance ou énonce seulement des thèses aux enjeux? Que dire de l'œuvre philosophique? Tue - t - elle la subjectivité de son auteur? Qui doit décider de la validité de la philosophie et quelles en sont les contraintes? Entre nous, doit - on parler d'UNE philosophie Africaine ou DES philosophies africaines? Quel est le rôle de la philosophie? Doit-elle produire des connaissances sans impact sur la vie du philosophe et sur le monde ambiant? Ne doit - elle pas transformer le monde en transformant le philosophe ou vice versa? A - t - on droit de qualifier d'idéologie toute philosophie qui ne part pas de l'expérience scientifique? etc..

 

Toutes ces questions sont abordées dans cet écrit qui se veut une critique du livre de Mabasi. En parcourant cet écrit, le lecteur connaîtra notre prise de position philosophique.

 

Cet écrit interpelle les philosophes qui critiquent verbalement ceux qui écrivent. Tout écrit exige une critique écrite. C'est ainsi que l'on apprendra à  faire avancer nos recherches philosophiques, et les futurs chercheurs pourront poursuivre le débat philosophique commencé à un moment donné.

 

Si cet écrit pourra aider l'un ou l 'autre à régler ses comptes avec ses maîtres ou ses cours, alors, il aura atteint son but.

 

Je considère cet écrit comme le prolongement de mon livre intitulé Philosophie pour tous. Cours d'introduction à la philosophie...

 

 

Louis MPALA

 

                                                            Kambikila 24 Janvier 2002

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

La présente étude critique porte sur l'écrit de Frédéric - Bienvenu MABASI BAKANA. Ce dernier a publié aux Editions Bruylant - Academia de Louvain - La - Neuve,en 2001, un ouvrage (de 84 pages) intitulé Science et Philosophie en Afrique. Enjeux et repères d'une philosophie à l'âge de la science. Le professeur kinyongo Jeki l'a préfacé et il n'a pas manqué d'en faire des éloges. C'est son droit, car chacun lit un ouvrage à partir d'un lieu théorique et pratique donné. Ceci vaut aussi pour moi.

 

Mabasi, à travers son livre, essaie de répondre à des questions qu'il s'est posées dans l'introduction:

 

"Quelles sont dès lors, les tâches d'une philosophie africaine qui voudrait  pleinement être fille de son temps et assumer les exigences de cet âge de la science? Comment philosopher en Afrique au Seuil du 21è siècle, dans un contexte général où la science est devenue l'axe central de la culture et contrôle désormais l'économie des pays dits développés; un contexte où la recherche scientifique est l'élément intégré du développement                             et du progrès?"[1].  Je me demande si un philosophe  des Grands Lacs, des territoires occupés de la République Démocratique du Congo, de Sierrra leone, de Libéria, de Somalie pourrait se retrouver dans ce questionnement. Comme on peut le deviner, Mabasi est provocateur, et il l'est effectivement. Ne dit-il pas que "la seule prétention [ de ses questions ] est de soulever des interrogations sur ses prises de position qui pourraient paraître à certaines audacieuses [ réductionnistes pour moi Mpala], briser cette espèce de paix incompatible [à ce propos il a raison] avec l'esprit de la philosophie et relancer un débat dont l'absence devient dangereuse pour la vitalité de la philosophie africaine"[2] Ma critique est un débat, quitte à savoir si elle sera pour la vitalité de la philosophie africaine. Au lecteur et à l'homme averti de le dire. Ma réaction prouve que Mabasi a atteint son but, et non le moindre, à savoir susciter le débat. Oui, la philosophie, à mon humble avis, ne se réduit pas à des discussions, mais elle s'en nourrit.

 

L'auteur a répondu à ses propres questions en quatre chapitres : 1 - la philosophie africaine: un état des lieux, 2 - l'âge de la science, 3 - à partir d'un nouveau paradigme du travail philosophique, 4 - enjeux et repères d'une philosophie africaine à l'âge de la raison.

 

Hormis mon premier chapitre jetant un regard critique sur les notes infrapaginales[3], les autres chapitres suivront ceux de l'Auteur, car c'est au niveau de chacun d'eux que j'aurais à prendre position - et j'espère que mes positions seront raisonnées - face à ses prises de position "audacieuses" que je qualifie de réductionnistes et d'hors-jeu.

 

J'ai connu l'Auteur quand il était Assistant aux Facultés Catholiques de Kinshasa. Etudiant, je reconnaissais son intelligence. Intelligent, il l'est. toutefois, ses prises de  position, selon moi, risquent de le transformer en un "dogmaticien philosophe", en un "fondamentaliste" ou mieux en "homme d'un livre", or la vie est pluridimensionnelle; en d'autres mots, la vie est comparable à une boule à plusieurs faces. Ceci vaut aussi  pour la philosophie. Le défaut serait de croire et de faire croire aux autres que les quelques faces vues manifesteraient toute la boule de la philosophie. Voila, en dernière analyse, le punctum dolens de la brochure de mabasi. C'est mon point de vue.

 

Dans cet écrit, j'opte pour le JE[4] et non pour le NOUS pour la simple raison que j'aimerais endosser seul la responsabilité de mes affirmations.

 

Comme tout discours se tient à partir d'un lieu théorique et pratique donné - et il est donc limité -, j'accepte les critiques écrites et non verbales, car après Socrate, je dis: "Je vais donc vous exposer ce que j'en pense, et, si quelqu'un de vous trouve que je me fais des concessions erronées, qu'il me reprenne et me réfute"[5] par écrit, dois-je insister.

 

1. Quelques suggestions pour les notes infrapaginales

 

Comme vous avez mis le Cf. pour les notes 2 (de la préface) 1,5,12,17,23,32,34,41,43,48,49,63,69,76,81,107,114,121,136 (pour le texte), faites-le de même pour les notes 1,4 (de la préface), 38,42,51,67,73 (pour le texte).

 

Pour les notes 55,57 et 137 se référant aux articles tirés des revues, prière de les écrire comme vous avez rédigé la note 84.

 

Etait-il nécessaire de mettre o.c. pour les notes 5 et 39?

 

Ne fallait-il pas mettre aussi le nom de la ville pour la note 94 afin de garder l'uniformité?

 

Idem ne conviendrait-il pour les notes 139, 140, 143 et   144?

 

Le lecteur qui a le livre de Mabasi peut bien voir le bien fondé de ces suggestions. Si l'Auteur les trouve fondées, qu'il les intègre pour une deuxième édition.

 

Nous avons proposé ces suggestions afin de faire voir qu'il ne faut pas voir tout simplement le fond, mais aussi les aspects techniques de la rédaction d'un travail scientifique.[6] Ceci nous permettra d'aider les étudiants à l'utilisation exacte de certaines abréviations.

 

Qu'en est-il du contenu?

 

2 - A Propos de "la philosophie africaine: un état des lieux"

 

L'auteur donne les classifications proposées par A-J. Smet et Nkombe Oleko, Elungu Pene Elungu, Ngoma Binda et Dimandja Eluy'a Kondo[7].

 

A-J. Smet - Nkombe Oleko subdivisent la philosophie africaine en quatre courants, à savoir le Courant idéologique, le courant de reconnaissance d'une philosophie africaine traditionnelle, le courant critique et le courant synthétique.

 

La classification de Elungu P.E. que l'Auteur qualifie de "classification raisonnée"[8] comprend trois courants : le courant des philosophes ethnologues (ou ethnophilosophie), celui des philosohes idéalogues  et celui des philosophes critiques.

 

 Ngoma - Binda a une classification tributaire de celle de Smet et Nkombe Oleka. Après quelques modifications apportées à la classification de ces deux derniers, Ngoma - Binda parlera de trois axes et non de quatre courants. Ainsi on aura l'axe idéologico-politique, l'axe herméneutique et l'axe critico-prospectif.

 

Quand bien même le philosophe Mabasi écrirait que la classification triaxiale de Ngoma -Binda a "le double mérite d'être plus rigoureuse, dans la mesure où elle exploite les essais antérieurs, les éprouve et les dépasse, et de viser une présentation schématique de la majeure partie des oeuvres marquantes de  la philosophie africaine contemporaine du moins celles de l'Afrique intertropicale (...)"[9], il reste vrai qu'il penche pour la classification de Dimandja.

 

Celui-ci propose des critères que doit remplir toute classification: "La pertinence des opérations, la cohérence et la testabilité ou du moins l'acceptabilité de la théorie par ceux à qui elle est proposée"[10]. Mabasi, à la suite de Dimandja (?), pense que "les classifications de la philosophie africaine ne semblent pas se soumettre à ces exigences"[11].

 

Ainsi l'on comprend pourquoi Dimandja, rapporte Mabasi, proposera une approche plus satisfaisante : Approche par secteurs philosophiques et par régions. Dimandja appelle secteur d'activités philosophiques" une série ou, mieux un groupe de recherches philosophiques qui, de façon organisée ou non, de manière délibérée ou non, porte un objet plus ou moins commun"[12] et les régions sont "des espaces géographiques donnés sur lesquels vivent des formations sociales pouvant, par exemple, correspondre aux nationalités africaines officielles ou à l'un et l'autre des groupes ethniques ou multiethniques, fondés sur la langue commune ou sur d'autres faits de culture[13].

 

De ces différentes classifications, j'ai mon point de vue. Il serait mieux de faire éclater le concept de "philosophie africaine"[14] afin que les philosophes africains que nous découvrons grâce aux travaux de C.A. Diop, T. Obenga, Bilolo Mubadinge, C. Summer, Mabika Nkata etc. puissent  figurer dans des classifications, pusqu'on a la "manie" de classer. En outre, à mon humble avis, ces différentes classifications étant faites à partir d'un lieu théorique et pratique donné d'où l'on parle,  me semblent partisanes, pour ne pas dire arbitraires et subjectives. Je me demande si les philosophes classés dans tel ou tel courant ou axe pourrait s'y reconnaître totalement. N'y sont-ils pas enfermés ou emprisonnés? Et pourtant, puissé-je penser, c'est à chacun d'eux de se classer et chacun peut appartenir à plusieurs courants s'il veut se limiter en se classant. Même l'approche par secteur d'activités philosophiques et par régions, pour plus séduisante qu'elle paraît, n'est pas innocente surtout que le philosophe Dimandja - que j'admire pourtant -, parle à partir d'un lieu théorique selon lequel "toute vision et division du travail philosophique est une théorie"[15]. D'où les critères donnés propres à une "théorie"[16]. Si l'on devrait suivre rigoureusement ces critères, je me demande dans quel courant serait mis par exemple le premier philosophe grec Thalès de Milet. Et Pythagore? Je  sais qu'il n'est pas facile de réfuter Dimandja dans une étude critique comme celle-ci. Il  faut pour cela un autre écrit. Qu'on sache au moins que je qualifie ses critères d'élitistes. Au nom de quoi tout le monde doit-il se plier à ses critères pour une meilleure classification? Ne doit-on pas laisser les gens philosopher, même si ça serait "autrement"[17]., en dehors de ces critères et classifications?

 

Le discours sur les classifications en philosophie africaine étant fait, le philosophe Mabasi a passé en revue quelques réflexions philosophiques sur la techno-science. Il reprend les six grandes orientations de l'ouvrage de Ntambwe Tshimbulu, à savoir "l'anthropologie africaine des sciences, la reconnaissance des fondements sociaux et historiques des sciences; la critique des pratiques scientifiques des chercheurs africains; la réflexion sur les fondements universels des sciences et l'aménagement de la mentalité scientifique africaine et de l'etno-science"[18]

 

Bukasa, Mudimbe, Kamwiziku etc représentent le courant de l'anthropologie africaine des sciences qui "est essentiellement axé sur une théorie sociale des sciences enrôlées dans la classification des fonctions jouées et à remplir par la techno-science en Afrique"[19]. Ce courant critique les sciences telles qu'elle sont pratiquées en Afrique où elles fonctionnent par, avec et pour l'occident. D'où, en derrière instance, l'enseignement des sciences n'arrive pas à les "inculturer" en Afrique. Pourquoi ne pas produire sa propre science? La science, à mon humble avis, naît suite à certains besoins à satisfaire. Par ailleurs, elle est une "propriété privée". D'où il sera difficile - et non impossible - de l'inculturer sans tenir compte de certains préalables comme la spécialité et la possession des instruments. Si l'on ne veut pas que les sciences qui nous viennent d'ailleurs ne fonctionnent pas par, avec et pour l'occident, que l'on crée les conditions de possibilité d'une science "émancipée". Le temps est révolu où l'on doit se contenter de constater, et de pleurnicher. Il faut passer à l'action. Donnez des moyens à nos spécialistes et nous verrons en quoi ils sont spécialistes.

 

Le courant de la reconnaissance des fondements sociaux et historiques des sciences (Tshbangu wa Mulumba, Tshibangu Tshishiku, Botolo, Makamu, Sow et Manzombi) finit par dire que la science occidentale serait portée par une culture des intérêts propres et des idéologies propres à l'occident, étrangers à l'Afrique. Si ce n'était pas ainsi, ça serait étonnant car la science a les empreintes du milieu, de la culture d'où elle provient. C'est un produit social et un moyen de pouvoir aussi. Il ne suffit pas d'en "exorciser" ses "enveloppes" (cultures, intérêt et idéologies propres à l'occident) pour arriver à l'émergence d'une "science authentiquement africaine" , il faut, j'ose croire, donner les moyens aux savants africains et ne pas les combattre. Souvent l'on fait la chasse aux meilleurs. C'est une mentalité à changer. Il est, par ailleurs, facile de parler, de l'extérieur, des sciences comme le fustige Louis Althusser. Commencez par entendre ce que disent les scientifiques de l'intérieur et nous serons moins moralisateurs et fournisseurs des titres de droit aux sciences. Evitons l'idéologie juridique, nous conseille Louis Althusser. Le paraphrasant , je dirais: "Evitons l'idéologie moraliste".

 

La critique de la conception occidentale des sciences et de la philosophie visant une interrogation épistémologique de l'ethnologie et considérant l'ethnologie comme "science coloniale", n'est qu'une interprétation de la pratique coloniale, alors que l'occident nous a transformés-jusqu'à un certain niveau - avec cet instrument appelé Ethnologie. Paraphrasant la 11è Thèse de Marx sur Feuerbach, je m'en vais dire qu'il ne suffit plus d'interpréter cette "science coloniale", mais qu'il faut la transformer en créant une autre science. Donnez des moyens aux chercheurs et motivez-les, et ils seront capables de beaucoup de choses. Encore une fois, dépassons le discours plaintif, critique et prenons l'habit de l'amour" panafricain" pour lancer et financer les recherches. A quoi servent toutes ces fondations qui poussent comme des champignons un peu partout en Afrique? L'élaboration des politiques scientifiques, la politique et la gestion de la technologie ont déjà été échafaudées. L'on a déjà suggéré à travers différents séminaires scientifiques, colloques et congrès, la politique scientifique pour les sociétés africaines en voie de développement. Le malheur est que chacun tourne le regard vers l'Etat et non vers sa poche. L'Etat a ses priorités de survie. Ne pas le reconnaître serait se mettre à appeler un sourd qui vous tourne le dos. Sous d'autres cieux, certains privés sont à la source de certains recherches et découvertes. Que les Mudimbe, les Laléyê, etc. se trouvant dans ce courant financent les recherches. Je sais que l'on finance les leurs. Où est Mudimbe, pourquoi et jusqu'à quand?

 

Le courant de la critique des pratiques africaines scientifiques des chercheurs africains s'attaquent à ces derniers qui "pensent par procuration" ou qui raisonnent, au dire de Buakasa, "par lui , avec lui et en lui" (entendez par, avec et en l'occident). Cette critique ne sait pas que le philosophe marxiste Italien Antonio  Gramsci a déjà parlé des Intellectuels organiques[20]. Il n'y a pas d'intellectuels neutres. Chacun, y compris moi-même, se situe et est situé. Le chercheur africain ne peut être, en dernière instance, qu'un intellectuel de celui qui finance ses travaux et il suivra son idéologie. Au lieu de s'en plaindre, il faut avoir la stratégie de "créer" ses propres intellectuels. Mudimbe qui fait aussi partie de ce courant n'est-il pas un intellectuel organique de la classe ou de l'Etat qui l'emploie et qui finance ses recherches et écrits? Que dire du professeur Nguey des Facultés Catholiques de Kinshasa? Il est aussi situé et il sait bien qu'il est au service d'une institution. Voyez-vous, l'on ne peut combattre une pratique scientifique que par une autre. La "Lumpen intelligentsia", "une classe dangereuse" selon Roy[21] et, intellectuels organiques dans le cas présent, ne peut être combattue que par une autre race d'intelligentsia. Les travaux de Cheikh Anta DIOP, de Théophile OBENGA et de BILOLO sont à encourager et à imiter dans le domaine scientifique. ces chercheurs forment une classe d'intellectuels dont en a besoin.

 

Sachez toutefois que mabasi discute la classification de Ntambwe Tshimbulu et opte, encore une fois, pour une approche sous-sectorielle et régionale.  L'auteur est plus descriptif que créatif ou "actif". Pouvait-il en être autrement?

 

L'Auteur, à la fin de son chapitre, constate avec amertume "que philosophes et scientifiques ont évolué en vase-clos, éludant des noces qui auraient pu s'avérer très fructueux dans le contexte actuel de l'Afrique (...)"[22].

 

Je regrette, au contraire, de ne pas voir le philosophe Mabasi se spécialiser dans un domaine scientifique en dehors de la philosophe. Qu'il se souvienne de la remarque pertinente de Louis Althusser selon laquelle tout discours philosophique sur la science reste toujours philosophique et non scientifique. Proposez, M. Mabasi - puisque les philosophes sont forts en propositions -, que le philosophe ait un autre diplôme dans un domaine scientifique donnée. Soyez conséquent. Mettez la main à la pâte. C'est mon point vue. Nous, nous continuons à philosopher autrement, pour ne pas dire comme ceux-là que nous prenons pour modèles. Mabasi n'est-il pas "Hors jeu"?.

 

Suivons encore l'argumentation de Mabasi qui veut instaurer une pensée assumant les exigences inhérentes à l'âge de la science.

 

3 - A propos de "l'âge de la Science"

 

A la suite de Gilles-Gaston Granger et Jule Vuillemin, Mabasi pense que, depuis le début de l'après-seconde guerre mondiale, nous sommes entrés dans l'ère qui se définit en termes d'"âge de la science". Que cette dernière soit, selon eux, l'axe principal de la culture, je pense avec Canguilhem que "l'idiot du village"[23] est toujours au milieu du village où il scandalise, où il tient en échec les sciences et où il rend indispensable les philosophies. A dire vrai, l'anomalie symbolisée par "l'idiot du village" rompt l'image harmonieuse que les sciences nous donnent de leur monde, le reconnaît Gaboriau[24]. Ainsi, au lieu de parler de "l'âge de la science" que l'on soit humble pour parler tout simplement de "l'âge de l'homme". En toute époque, ce dernier est à la fois théologien, métaphysicien et positiviste[25]. Même en Europe, certains se réveillent au son de l'Horoscope ou vont au travail après avoir lu la rubrique Horoscope des journaux. Il suffit de suivre certaines télévisions pour se rendre compte combien la publicité des mages, médiums et devins est bien suivie. Il y a même des journaux spécialisés. La pédophilie est devenue, sans exagérer, un fléau. Alors, dans quel AGE sommes-nous? Dans celui de l'homme tout court.

 

L'exaltation de "l'âge de la science" n'a qu'un but: faire l'apologie de la philosophie des sciences et dénigrer les autres formes de philosophie. N'est-ce pas là un impérialisme injustifiable qui voudrait imposer à tous une pensée unique à sens unique? Et que faire de "l'idiot du village", de la souffrance, de la mort, du bonheur, de l'amour, du masque, etc.? Malgré les bienfaits de la science, l'homme reste toujours à sa soif. Il attend d'autres sons de cloche. Il ne veut pas être réduit à un homme unidimensionnel. N'est-il pas, en dernière analyse, un mystère?

 

Dire que toute réflexion philosophique  doit intégrer, d'une part, un état suffisamment actuel de la science et renoncer  d'autre part, au vieux mythe d'une philosophia perennis (et intégrer la marque essentielle de la modernité)[26], est une preuve d'une vision réductionniste et sur la philosophie et sur l'homme et sur le vécu humain. Encore une fois, je déclare un "Hors-jeu" pour le philosophe Mabasi. Intégrer un état suffisamment actuel de la science n'est pas mauvais. Ne faire que cela est une erreur, et c'est être hors-je du vécu humain, vécu multiforme.

 

Mabasi cherchera à convaindre son lecteur avec le chapitre de A partir d'un nouveau paradigme du travail philosophique. Dira -t-il du nouveau ou répétera-t-il ce que nous avons déjà entendu chez d'autre philosophes?

 

4 A propos de son "A partir d'un nouveau paradigme du travail philosophique"

 

Honnête, Mabasi reconnaît que ce qu'il soutiendra est loin d'être nouveau, "car la conception trouve une première élaboration chez les "grands Viennois des années 30", mais elle revêt une figure plus nette chez les Granger, F. Gonseth et, dans une  certaine mesure, chez  J. Vuillemin"[27]. C'est son point de vue. Tenez! Pour Mabasi, c'est "dans les écrits d'un  Granger [qu'il apparaît nettement] que la philosophie est bien une connaissance"[28]; en d'autres mots, avant Granger, cela n'apparaissait pas clairement chez d'autres auteurs. Que dire de Aristote pour qui tout homme a naturellement la passion de savoir? Il suffit de s'intéresser à l'Histoire de la philosophie et de ses thèmes pour se rendre compte que le dire de Mabasi est "hors - jeu".

 

Nous le verrons tout à l'heure.

 

Le premier point de son chapitre A partir... commence par établir le rapport de la philosophie aux autres formes de savoir, à savoir la science et l'idéologie. Et pourtant il aurait pu  y ajouter la religion et le mythe. Je le comprends: il doit exposer son maître à penser, Granger.

 

Tout étudiant en philosophie sait que plusieurs livres d'introduction à la philosophie ont le chapitre du rapport de la philosophie aux autres formes de savoir. Ainsi, je ne trouve pas opportun-est-ce fondé? - de le résumer sur ce point, mais en attendant que l'on sache, à la suite de Louis Althusser dont je partage l'avis, que tout homme est animal idéologique. Vous  voyez ce que cela implique: l'homme de science comme le philosophe sont des idéologues à des degrés différents.

 

Toutefois, j'aimerais discuter avec Mabasi sur certaines affirmations se trouvant dans le premier point (rapport de la philosophie aux autres formes de savoir) et dans le second point (le concept philosophique: concept sans objet)

 

A la suite de Granger - et sans avoir défini le concept science -, le philosophe Mabasi qualifie la philosophie de connaissance sans objet[29].Je sais que, nous enseignants de philosophie, nous ne manquons pas de dire aux étudiants de la première philosophie que la philosophie est problématique du point de vue origine, définition et objet. Toutefois, à la fin, nous sommes conviés à prendre position sur plusieurs positions. Ainsi Mabasi suit Granger pour qui la philosophie est une connaissance sans objet. C'est son droit. Le nôtre est de voir si celle position est raisonnée, si elle ne se contredit pas en dernière instance.

 

Voici son argumentation: les sciences ont pour visée la construction des modèles abstraits des phénomènes. "Or, la philosophie, dit-il, n'a jamais réussi à construire de véritables modèles des phénomènes. Le travail philosophique ne vise pas l'explication des faits"[30]. Tout étudiant en philosophie le sait. "La connaissance philosophique, poursuit-il, est une connaissance sans objet, puisqu'elle vise la mise en perspective, l'organisation des significations du vécu dans sa totalité"[31]. N'est-ce pas là donner déjà à la philosophie un objet? Ici le vécu dans sa totalité. Je crois que Granger ne dit pas le contraire quand il écrit qu'à la philosophie revient de droit "une réflexion interprétative et valorisante du vécu, par opposition à la construction des modèles structuraux qui, en science, objectivement expérience"[32]. Le vécu humain à interpréter et à valoriser n'est pas un objet? Je sais que c'est  l'expression "dans sa totalité" qui dérange, car pour Mabasi et ses maîtres, "l'objet est lié à l'idée d'une fragmentation du réel"[33]. J'y reviendrai quand je parlerai de l'objet matériel et formel.

 

Ngoma - Binda, tout en trouvant terriblement "fallacieux" (c'est son épithète) le slogan de "totalité du réel" (comme objet de la philosophie), ne manque pas cependant de dire que "la philosophie a ses objets privilégiés, peut - être pas plus d'une douzaine, sur lesquels elle s'articule habituellement"[34]. Je ne marche pas avec lui quand il affirme avec fracas que l'arbre, la pierre et la sauterelle, etc. sont indignes d'attention philosophique[35]. Il oublie que tous les objets donnent à penser, si pas pour lui du moins pour moi[36]. Ainsi nous nous inscrivons en faux contre sa théorie inflexionnelle qui "pense que toute chose n'est pas digne de philosophie, et que la "totalité du réel" donnée comme objet de la philosophie par nos manuels constitue une fiction non opératoire[37]. Je crois qu'il est bon de revenir à la notion d'objet matériel et formel, sans cela, on s'en prendra à "la totalité du réel" sans raison valable.  Je reste convaincu - et cela jusqu'à preuve du contraire - que "l'objet matériel de la philosophie est tout ce qui est, visible et invisible. Voilà pourquoi nous disons que son objet matériel est la totalité du réel, et chaque philosophe ne philosophera que sur la partie de cette totalité du réel"[38]. Ainsi, le philosophe ne parlera pas du "tout" et de "tout" au même moment. Il y a toujours un choix opéré d'entre les multiples faces de son objet qu'est la totalité du réel. Et à ce propos, je suis d'accord avec Ngoma-Binda quand il écrit qu'"il va de soi qu'il y a toujours déjà un choix initial qui est opéré par le penseur. Mais la question fondamentale qui est  posée c'est celle de la justesse [ici j'entends la voix de Louis Althusser] et de la pertinence du choix"[39]. Ainsi, le vécu humain dont parlent Granger et son disciple Mabasi peut être un objet matériel et pour la philosophie et pour la science. C'est l'aspect ou l'angle sous lequel il sera abordé par chacun d'elles qui fera leur différence. C'est cela l'objet formel. Le philosophe approchera, par exemple, le  vécu humain en faisant sur lui une réflexion interprétative et valorisante (comme le dit Granger lui-même) ou mieux en organisant ses significations (comme l'explicite le disciple Mabasi). Et la sociologie (j'espère qu'elle est une des sciences de l'homme auxquelles s'intéresse Granger) aura sa façon d'aborder le vécu humain.

 

Parmi les philosophes qui nient à la philosophie un objet, j'aimerais citer Louis Althusser dont le propos ne prête pas totalement à la confusion. Sans toutefois être d'accord avec lui quand il dit qu'en dehors du rapport de la philosophie aux sciences , la philosophie n'existerait pas[40] - et F. Gaboriau ne dit pas le contraire quand il affirme que la philosophie est issue des sciences[41] - , le discours de Louis Althusser dit que la philosophie n'a pas d'objet comme une science a un objet, mais  elle a un enjeu. De ce fait, la philosophie ne produit pas de connaissances mais elle énonce des Thèses. Ces dernières ouvrent la voie à la position juste des problèmes de la pratique scientifique et de la pratique politique[42]. En outre, pour Louis Althusser, les Thèses. - propositions philosophiques - sont dogmatiques dans la mesure où toute thèse n'est pas susceptible de démonstration  au sens strictement scientifique (au sens où l'on parle de la démontration en mathématique et en logique) ni de la preuve  au sens strictement scientifique (au sens où l'on parle de la preuve dans les sciences expérimentales)[43]. Alors on comprendra que le rapport d'une thèse a son enjeux ne soit pas celui de simple "vérité" (= rapport entre connaissance et son objet) mais un rapport pratique et un rapport pratique d'ajustement. Rapport pratique signifie que ce rapport provoque des effets pratiques et ce rapport pratique signifie aussi rapport de force à l'intérieur d'un champs donné par des contradictions et des conflits. Ainsi, le procès d'ajustement est celui d'un ajustement dans la lutte, dans la lutte entre les idées existantes, les unes dominations, les autres dominées. Après cet ajustement interviennent les résultats pratiques. La nouvelle position arrêtée et fixée par la thèse (=position) modifie les autres positions et affecte les réalités qui sont l'enjeu de tout ce procès d'ajustement dans la lutte, et qui aboutit à la fixation des thèses "justes" (ou non)"[44]. Comme on peut le deviner, le discours de Louis Althusser repose sur une certaine conception de la philosophie qui veut que celle-ci soit un Kampfplatz, un champs de bataille où il faut prendre position. Kant en est l'inspirateur. Cependant, cette position de Louis Althusser est plus séduisante que celle de Mabasi (et de son maître) qui croit que "le travail philosophique ne vise pas la création de tels objets (concrets, inducteur d'expériences), mais plutôt l'utilisateur du langage pour la production directe de concepts"[45]. Cette conception de la philosophie productive des concepts n'est pas différente de celle de Deleuze et de Guattari[46].

 

Malgré la séduction qu'a la conception philosophique althusserienne sur moi, je persiste et je signe que la philosophie a un objet matériel et un objet formel, et que les enjeux y sont, car je reste convaincu que la philosophie est liée à la vie comme les lèvres aux dents[47]. Et ceux qui disent que l'objet par excellence de la philosophie est l'homme n'ont pas tout à fait tort car, "en dernière analyse, tout tourne autour de l'homme face à soi-même, à son semblable, face au monde invisible qui touche sa vie. L'homme reste au centre car si la question ne vient pas de lui, la réponse ne peut pas ne pas venir de lui"[48]. Ne puis-je pas me permettre de dire que sur ce point Mabasi est "hors-jeu"?.

 

Par ailleurs, il y a une affirmation herméneutique que j'aimerais remettre en question. Mabasi dit que "... la philosophie se rapproche de la science, car pour toutes les deux , la personne de l'auteur est en principe absente de l'œuvre. L'œuvre tue la subjectivité de son auteur"[49]. Platon, dans le Phèdre, n'estime pas comme certains le pensent que le texte est en quelque sorte orphelin, car il perd son père et affronte seul l'aventure de la réception et de la lecture[50]. Si réellement il en était ainsi, le philosophe Mabasi n'écrirait pas son nom sur la couverture de sa brochure. Aussi longtemps que son écrit a le nom de son auteur, il n'est pas orphelin, car partout où il sera, il aura son père, son défenseur. Sans cela, il n'y aurait jamais eu de 2è, 3è,... édition revue et corrigée, revue et augmentée ou entièrement revue. Si je fais cette étude critique, c'est parce que Mabasi veut provoquer un débat et je m'adresse à Mabasi et non à sa maison d'édition (qui serait la mère de l'écrit si l'auteur était anonyme). A ce propos l'on n'a qu'à suivre le débat de Hirsch avec ses adversaire si l'on doit tenir compte de l'intention de l'auteur quand on  interprète un texte. Au "sophisme intentionnel" de Wimsatt, Hirch opposera le "préjugé de l'autonomie"[51]. Seul Schleiermacher me semble réaliste et pratique quand il nous invite à tenir compte du psychologique (l'individu) et du grammatical (l'universel) quand nous devons interpréter un texte.

 

A ce propos, j'ai l'impression que Mabasi est victime de la mode herméneutique selon laquelle l'auteur est en principe absent de l'œuvre. Que dire du style? Celui-ci n'est-il pas la signature même de l'auteur? Je ne sais pas si Granger dans son Essai d'une philosophie du style dit le contraire. Je ne l'ai pas encore lu. S'il dit le contraire, je ne serais pas d'accord avec lui. C'est mon point de vue et ce point de vue n'est pas orphelin. S'il y aura une critique, c'est à l'auteur Mpala qu'elle sera adressée.

 

Sur ce point, j'ose croire que Mabasi est "Hors - jeu".

 

Une autre affirmation de Mabasi, à la suite de Granger, fais réfléchir. D'accord avec eux qu'un fait scientifique peut être un de départ de l'activité philosophique[52], je reste cependant réticent quand Mabasi avance une thèse selon laquelle "la validité en philosophie est tout de même soumise à deux contraintes: la cohérence et la richesse. Un système philosophique doit être cohérent, en son propre sens, et riche, tant il doit interpréter une expérience humaine [n'est-ce pas là un objet ?] au cours de l'histoire"[53]. Doucement ! Un mensonge peut être cohérent aussi long temps qu'il ne renferme pas des contradictions dans sa formulation ou argumentation et il peut être aussi riche pour son auteur. Que dire du Sophisme, cousin de la Philosophie ou l'autre face de la philosophie? En outre, on doit éviter de croire et de faire croire que toute philosophie doit être un système. "En dehors des "systèmes philosophiques", il y a la philosophie - activité, la philosophie - attitude critique, qui renonce à élaborer une doctrine ou un système. Cette philosophie - activité correspond en gros à ce que Dilthey appelle "idéalisme de la liberté". Cette philosophie considère souvent avec mépris les "systèmes" philosophiques"[54] et sans être "hors - jeu", je peux citer Nietzsche comme étant, parmi tant d'autres, un philosophe sans système. A supposer que toute la philosophie soit un système, ces deux critères suffisent-ils à rendre tout le système philosophique valide? Ces critères ne sont-ils pas unilatéraux surtout quand Mabasi proclame, tout haut après Granger, que conformément au second critère, "une philosophie qui n'intègre pas ou intègre mal, dans son système de significations, un état suffisamment contemporain de la science, ne pourra nous satisfaire totalement. Et s'il se trouve que sa nature soit telle qu'elle se révèle comme tout à fait étrangère à une interprétation de cet aspect de l'expérience, nous serons à juste titre enclins à la rejeter comme inadéquate et invalide"[55]. N'est-ce pas là une Intolérance et un Fanatisme scientiste, ennemis de la philosophie? L'on a l'impression - et je pense que c'est cela - qua la science est la mesure de la validité philosophique. Cette position n'est pas loin de celle de Louis Althusser quand ce dernier parle du rapport Spécifique qu'a la philosophie face aux sciences. Convaincu qu'il n'y a pas de philosophie qui ne parle pas des science ou de la science,  Althusser traite la philosophie de Kierkegaard, de Sartre, des Philosophies "réactives" en tant qu'elles parlent des sciences muettes. Elles répondent, selon lui, directement à des philosophies parlant des sciences. Elles sont hantées par les sciences [56]. C'est son point de vue, mais il reste à savoir si Kierkegaard et Sartre seraient de son avis.

 

Mabasi n'y va pas par quatre chemins. "Pour Granger [dont il partage les idées], le travail philosophique est donc dépendant de l'expérience scientifique. [Et Mabasi conclut que] c'est dans la mesure où l'œuvre de Granger souligne à l'instar d'autres oeuvres, comme une conséquence d'un âge de la science, le lien entre le travail philosophique à promouvoir en Afrique, au seuil du 21è siècle , afin que la philosophie africaine prenne la mesure des exigences d'un âge de la science"[57].     

 

J'ose croire que sur ce sujet Mabasi est "Hors - jeu", y compris Althusser et Granger. Le travail philosophique n'est pas seulement dépendant de l'expérience scientifique. pensons à "l'idiot du village" et ce symbole est à prendre au sérieux pour éviter le "dogmatisme scientiste" et philosophique.

 

Il y a encore un autre point sur lequel j'aimerais discuter avec mabasi avant de passer à son quatrième et dernier chapitre. Pour lui, l'œuvre de granger , en soulignant le lien entre le travail scientifique et le devenir des sciences, peut inspirer le paradigme du travail philosophique à promouvoir en Afrique. Je voudrai attirer son attention sur "le paradigme du travail philosophique à promouvoir en Afrique"[58]. Je crois qu'il est bon de savoir d'où l'on parle même si le livre - son livre sans doute - sera édité sous d'autres cieux (en Europe) avec des fonds dont il ignore, peut-être, les origines. Ne pas avoir son propre argent pour publier un livre est déjà en lui - même un problème qui donne à penser sur les conditions de possibilité de la sortie de ce marasme économique et de la paupérisation entretenue dans un pays déclaré riche et vivant" actuellement" dans la pauvreté. Je m'explique. Il n'y a pas, à mon humble avis, LE paradigme du travail philosophique à promouvoir en Afrique pour la simple raison que si l'Afrique est une comme continent, elle est PLURIELLE[59] comme réalité existentielle du point de vue culturel, politique, économique, social, religieux... Ainsi, tenant compte de "l'idiot du village", il serait bon de parler DES paradigmes du travail philosophique. La République Démocratique du Congo avec sa guerre d'occupation et la misère qu'elle engendre, a un philosopher approprié-je sais qu'il n'est pas l'unique - qui rassemble ses philosophes à Kinshasa ou ailleurs et ces derniers parlent de la guerre, de la paix, de la faim, du dialogue intercongolais, etc. C'est toute une philosophie politique et sociale, à nouveaux frais, qui surgit. Même la philosophie de la misère avec ses conséquences politiques et anthropologiques est entrain de naître. Conjoncture oblige ! l'Afrique du Sud, avec son Apartheid qui s'est métamorphosé après l'avènement de l'ANC au pouvoir, a aussi son philosopher tenant compte de son Sitz im Leben. La criminalité, le chômage, etc., tout cela donne au philosophe un style propre à un milieu donné. Que dire de la Libye de Kadhafi avec sa théorie des Etats-Unis d'Afrique au même moment où la Xénophobie règne dans son pays? N'oubliez pas, par ailleurs, que nos C.P.P. viennent de se recycler chez lui. C'est toute une mouvance de la philosophie politique qui s'y exerce. Sierra Leone est à l'heure d'un philosopher sans précédent : quel est le sens d'être d'un tribunal International chez eux pour juger les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre? C'est tout un débat sur qui doit être jugé et quel est, en dernière analyse, le but escompté? Le Rwanda vient de changer son hymne national, son drapeau, etc. C'est un élan philosophico - idéologique qui impose un regard sur le génocide, la cohabitation et la guerre hégémonique. Depuis le sombre 11 septembre 2001, le Soudan et la Somalie sont dans des tourmentes, car le gendarme du monde qui décide quand il veut et comme il veut, peut les frapper et personne ne bronchera. Là aussi, il y a un philosopher cherchant les conditions de convaincre de son innocence, de sa conversion, de sa bonne foi, de sa coopération. En un mot, il s'agit d'un philosopher de peur et de survie. Le Sida touche différemment les pays africains. Chacun en a sa conception. D'où, à chaque pays une éthique appropriée même si dans l'ensemble tous voudraient voir en finir une fois pour toutes. Mais n'ayant pas les moyens, l'on tend les mains aux pays qui ont des médicaments et qui font une sourde oreille, car l'on en a besoin pour faire pression sur l'un ou l'autre pays africain. L'Algérie avec son F.I.S qui fait le mauvais et le beau temps, a un philosopher de la sécurité et qui cherche un modus vivendi. Ce ne sont pas des exemples qui manquent. Que dire du Burundi, de l'Angola, de l'Egypte, de la Côte d'Ivoire? Voyez-vous, devant une Afrique plurielle, il faut plusieurs paradigmes du travail philosophique[60]